Depuis quelques semaines, le Centre national de la cinématographie, les médias et des professionnels du cinéma répètent avec la même conviction enjouée que la fréquentation des salles a été fantastique en 2011. Pensez donc : 215 millions d’entrées, du jamais vu depuis 1967 ! Tant mieux pour l’industrie culturelle ! Car à qui profite ces entrées sinon à un pourcentage réduit de films (les blockbusters américains et les comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires, tous distribués dans les grands multiplexes). Or, le cinéma d’auteur (ou plutôt de hauteur), en un mot celui que nous aimons, ne se porte pas si bien que cela : beaucoup de grands et beaux films ne rencontrent pas leur public, les salles d’art et essai associatives et municipales, ainsi que les distributeurs indépendants trouvent difficilement leur équilibre. Pis, des critiques jugent certains films de haut vol trop élitistes….

Sur les 215 millions d’entrées totalisées en 2011, combien concernent des films de cinéma dignes de ce nom ? Seule ne quarantaine de millions d’entrées rassemble les spectateurs les plus cinéphiles, désireux de découvrir, de voir, d’aimer les films d’Eugène Green, Bruno Dumont, Alain Cavalier, Chantal Akerman, Bela Tarr, Patricia Mazuy, Asghar Farhadi, David Cronenberg, Aki Kaurismaki… Bref, tous ceux qui perpétuent la beauté d’un septième art héritier des auteurs exigeants d’hier (Keaton, Bergman, Hitchcock, Tati, Lubitsch, Ocelot, Sciamma…..).

Le triomphe des comédies insipides est donc l’arbre qui cache la forêt. Par conséquent, il est illusoire de se réjouir du nombre d’entrées en pensant qu’il résulte d’une meilleure éducation à l’image. Ce travail d’instruction cinématographique contribue sûrement à accroître la fréquentation des salles, mais à une échelle fort modeste. Personne n’ignore en effet que nos salles indépendantes sont souvent fréquentées par un public de cinéphiles vieillissants (hormis la Cinémathèque Française dont il faut souligner le remarquable succès, y compris chez les jeunes).

Pour un enfant, voir La Nuit du chasseur ou Ponyo sur la falaise sur grand écran représente une formidable ouverture sur le monde, mais lire avec délectation Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier seul dans sa chambre n’est pas moins important. C’est sans doute la perte du goût de lire, d’apprendre (entre autres évolutions nocives de la société) qui explique une partie du déclin du cinématographeet l’érosion de la fréquentation des films d’auteurs actuels (exception faire du réjouissant succès d’Une séparation).

Que cela ne nous empêche pas de continuer notre indispensable travail d’éducation à l’image en direction du jeune public mais aussi des adultes. Ainsi, l’investissement en argent public pour ce travail est primordial tant du point de vue économique que culturel, éducatif et social. En dernier ressort, l’essentiel n’est pas la quantité des films produits et leur nombre de spectateurs mais la qualité des premiers et le degré de connaissance des seconds. En somme, un élitisme pour tous, comme le défendaient Condorcet, Alain, Antoine Vitez et Jean Vilar.

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