La dernière « une » de Charlie Hebdo est certes nécessaire, mais je la regrette. La laïcité n’est pas un relativisme. 


La neutralité religieuse est une perversion de la laïcité, dont l’essence véritable est l’impartialité religieuse, ce qui est radicalement différent. Charlie Hebdo en offre une illustration révélatrice, qu’il est urgent d’analyser avant que se concrétise le dangereux projet d’Emmanuel Macron de modifier la loi de 1905.

Je suis Charlie, même quand je ne suis pas d’accord avec Charlie. C’est d’ailleurs surtout quand je ne suis pas d’accord avec Charlie que le fait que je sois Charlie prend tout son sens. Et c’est le cas aujourd’hui, puisqu’au moment où nous évoquons le douloureux anniversaire du massacre du 7 janvier, je critique la dernière « une » d’un Charlie pourtant plus nécessaire que jamais.

Les inquiétudes de Riss sont fondées

« Le retour des anti-Lumières » y est illustré par un évêque et un imam soufflant ensemble une bougie, ultime éclairage d’un tube de peinture, un crayon, un pinceau et le haut du célèbre numéro « Tout est pardonné ».

Les inquiétudes de Riss sont hélas parfaitement fondées, et son constat d’une dégradation de la situation tristement factuel. Et à tout prendre, je préfère cette « une » au panache généreux mais un peu naïf du « Tout est pardonné ». Elle devrait même être encadrée et affichée dans les bureaux de tous ceux qui s’occupent de dialogue inter-religieux ! Une hypothétique mais hélas toujours possible alliance des religions contre la laïcité serait une catastrophe pour nos libertés, mais aussi pour les religions elles-mêmes, les plus humanistes d’entre elles reniant leur foi en la dignité de l’Homme, privilégiant l’espoir d’une influence temporelle en trahissant la foi du Créateur en Ses créatures.

…mais le christianisme d’aujourd’hui n’a rien à voir avec l’islam d’aujourd’hui

Je regrette pourtant cette « une ». En mettant sur le même plan les représentants symboliques de deux religions très différentes, elle dénonce certes un danger réel, et souligne ce qui fut dramatiquement vrai, mais risque surtout d’ajouter à la confusion présente.

Dit clairement, le christianisme d’aujourd’hui n’a absolument pas le même rapport que l’islam à la liberté d’expression, ni d’ailleurs aux libertés de pensée, de conscience et de religion. Ces dernières sont massivement acceptées et garanties dans les pays chrétiens ou de culture chrétienne, mais massivement niées et combattues dans les pays musulmans ou de culture musulmane. Ce n’est pas un hasard, même si sur ce point la part considérable d’influence gréco-latine dans la culture chrétienne y est pour beaucoup.

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Je ne nie pas les horreurs de l’Inquisition, je continue à voir Giordano Bruno comme un héros et à considérer l’édit de Théodose comme une abomination criminelle. Mais nous n’en sommes plus là ! Bien sûr l’attitude du christianisme, et plus spécifiquement de l’Église catholique, n’est pas irréprochable. Cependant, ne confondons pas un soutien imparfait à des libertés avec la négation presque totale de ces mêmes libertés.

Et n’oublions pas qu’au-delà de la pratique et de l’histoire, sur le plan théologique, la différence est encore plus marquée. Il y a des musulmans ardents défenseurs des libertés humaines, mais le Coran s’y oppose très clairement, or il est toujours la référence doctrinale ultime de l’islam. En revanche, rien dans l’essence du christianisme n’est en soi un obstacle aux libertés que Charlie vit, fait vivre et depuis quatre ans incarne par le sang versé et le courage perpétué. Le lecteur curieux ou sceptique pourra consulter les travaux de Philippe Capelle-Dumont pour s’en convaincre, notamment Dieu et la cité et Finitude et mystère.

Je ne parle même pas de nombreuses autres religions : par-delà les aléas de l’histoire, ni le judaïsme talmudique, ni le bouddhisme, le taoïsme, le shintô, et encore moins les Mystères et les religions philosophiques et philosophies religieuses de notre Antiquité, ne s’opposent par nature à l’esprit des Lumières.

Bien évidemment, Charlie se moque de toutes les religions sans exception. Il n’est malheureusement pas inutile de rappeler qu’il en a le droit, et j’ajoute qu’il en a même le devoir ! C’est une question de crédibilité pour le journal, mais aussi de salubrité intellectuelle pour nous tous : une religion dont on ne plaisanterait jamais pourrait finir par se croire elle-même sacrée, alors qu’elle n’est au mieux qu’un chemin vers le sacré.

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Ceci étant, dans le contexte qui est le nôtre, il serait bon de distinguer clairement les religions dont on peut se moquer sans risquer de se faire assassiner pour cela, et les religions qui appellent à réduire au silence leurs contradicteurs en employant la brutalité la plus abjecte.

Que Charlie ne fasse peut-être pas assez nettement cette différence est sans doute un peu dommage. Que l’État ne la fasse pas est catastrophique.

La République laïque ne doit pas être neutre, mais impartiale

En effet, contrairement à ce que certains semblent croire, la laïcité n’est pas neutre vis-à-vis des religions, et essayer de l’être ne peut que la conduire à se renier. La laïcité offre aux citoyens un espace de neutralité religieuse, de liberté et d’émancipation. Mais le fait même de créer cet espace n’est absolument pas neutre. L’idée même qu’un tel espace soit possible et souhaitable n’est pas neutre, mais repose sur des présupposés anthropologiques, philosophiques et, osons le mot, théologiques.

Défendre la liberté de l’Homme, et en particulier sa liberté devant la transcendance, suppose de croire à la fois qu’il est capable d’être libre, et qu’il en est digne. De croire que l’Homme, donc tous les êtres humains, participe de cette dignité, sans distinction de sexe, d’origine ethnique, d’orientation sexuelle ou que sais-je. De savoir et d’oser voir le mal, et pourtant de croire sans angélisme qu’avec sa liberté l’Homme peut faire de belles et de grandes choses. Ce n’est pas neutre !

Peut-être la dignité intrinsèque de l’Homme est-elle empiriquement démontrable, par une observation objective de notre propre nature. « Connais-toi toi-même », nous dit l’Oracle. Le philosophe chinois Mencius a brillamment mis en évidence l’instinct de protection et d’altruisme de notre espèce, et nombre de scientifiques étudient chez d’autres animaux sociaux ce qu’il faut bien appeler également altruisme, pour ne pas dire morale.

Il n’en demeure pas moins que la foi en la dignité intrinsèque de l’Homme, qui seule permet la laïcité et la démocratie, est un choix qui repose sur des fondations métaphysiques qu’il devient suicidaire d’ignorer, parce que les ignorer empêche de les assumer et de les défendre. Si nous ne revitalisons pas ce choix en assumant, en valorisant et en partageant les convictions spirituelles qui le portent et qui le nourrissent, ses multiples ennemis finiront par triompher. Laïcité et démocratie ne seront plus que des slogans creux, et disparaîtront rapidement.

Or, ces fondements métaphysiques de la laïcité ne sont pas compatibles avec n’importe quelles autres croyances, y compris religieuses. Ils ne sont pas compatibles avec le totalitarisme, qu’il soit d’essence religieuse ou politique. Ils ne sont pas compatibles avec le « politiquement correct » qui censure la parole et maintenant la recherche, pour interdire le débat et la confrontation des idées, et pour contraindre la pensée. Ils ne sont pas compatibles avec la réduction de l’Homme à l’état de ressource économique. Ils ne sont pas compatibles avec les communautarismes et les assignations identitaires, qui croient que l’on ne peut défendre que ceux qui rentrent dans les mêmes petites cases mesquines que nous, et qui nient l’idée même d’intérêt général. Ils ne sont pas compatibles avec le fait d’enfermer les femmes dans un statut de perpétuelle minorité, que ce soit légalement ou philosophiquement. Ils ne sont pas compatibles avec le relativisme, qui croit que des idéologies qui nient la dignité de l’Homme valent des convictions qui défendent cette dignité. Ils ne sont pas compatibles avec l’infantilisation de nos concitoyens, qui sont justement des citoyens, et le dédain de prétendues élites qui confondent respect du peuple et populisme, au sens négatif du terme. Ils ne sont pas compatibles non plus, on l’oublie trop souvent, avec le refus dogmatique de la transcendance et l’absolutisation du politique, qui aboutit à coup sûr au refus du désaccord et à la négation des droits des individus. Et ils ne sont évidemment pas compatibles avec des courants religieux qui interdisent à l’Homme de rechercher librement le Vrai et le Bien, en s’opposant à la liberté de pensée, de conscience et d’expression.

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Les fondements de la laïcité sont parfaitement compatibles avec la foi, mais uniquement la foi en des Dieux qui eux-mêmes ont foi en l’Homme.

La République laïque ne doit donc pas être neutre, elle doit être impartiale.

Elle doit traiter toutes les religions selon les mêmes critères, mais certainement pas de la même façon. Tous les citoyens ont les mêmes droits, mais il est nécessaire d’enfermer les criminels pour protéger les innocents. Voilà ce qu’est l’égalité, inscrite dans notre devise : égalité des droits et des obligations, la pleine jouissance des droits étant subordonnée au respect des obligations.

La neutralité religieuse n’est qu’indifférence et renoncement

Peu importe l’ancienneté d’une religion, ou de sa présence sur notre sol. Peu importe le nombre de ses croyants, encourager les « sectes qui ont réussi » serait la pire des erreurs. Peu importe l’origine géographique d’une religion ou d’une spiritualité. Ce qui compte, ce sont les principes éthiques enseignés, inspirés, légitimés ou encouragés par cette religion, et la conformité de ces principes avec les fondements anthropologiques de notre société : respect de l’être humain à la fois comme individu et comme « animal social », libre recherche intellectuelle de la vérité plutôt que du seul consensus, reconnaissance de la pleine citoyenneté des femmes (mais aussi des hommes, ce que certaines « féministes » remettent manifestement en cause), etc. Voilà ce qu’est l’impartialité.

La neutralité religieuse n’est qu’indifférence et renoncement. Neutralité éthique, elle est une lâche démission du sens moral le plus élémentaire. Neutralité politique, elle est une trahison qui remet inévitablement en cause les bases mêmes de la démocratie, de l’Etat de droit et des valeurs humanistes. La République doit faire la différence entre les religions qui respectent ses principes, et celles qui s’y opposent. Elle doit traiter ses alliés différemment de ses ennemis. Un crucifix, une kippa ou une robe safran de moine bouddhiste ne sont pas une burqa.

C’est une question de justice, c’est aussi une question de réalisme. L’islam littéraliste théocratique, par nature, ne se pliera jamais de bonne grâce à d’autres lois que les siennes. Il faut l’y contraindre, ce qui compte-tenu de la détermination de ses adeptes suppose un degré de coercition élevé. Or, appliquer une telle intensité de coercition à toutes les religions et toutes les spiritualités reviendrait à imposer l’athéisme d’État des dictatures communistes, ce qui n’est qu’une autre façon d’étouffer les libertés de pensée et de conscience.

A l’inverse, dans la situation présente seules les religions, courants religieux et spiritualités respectueux des lois – y compris les courants humanistes et républicains de l’islam – jouent le jeu de la discrétion et d’une certaine pudeur. A l’inverse, l’islamisme s’affiche le plus ouvertement possible afin de marquer son territoire, et finit par passer pour la seule « offre » réellement dynamique sur le « marché » de la transcendance, ce qui augmente son pouvoir de séduction, et donc son influence et sa dangerosité. Certains en arrivent même à parler du « vide spirituel » de l’Occident et à rendre grâce à l’islam de venir le combler, ce qui est doublement un non-sens. D’une part parce que l’Occident est loin d’être spirituellement vide, même si certains aimeraient qu’il le devienne et tentent d’en donner une telle image. D’autre part parce que l’islam dont il est question, littéraliste et théocratique, a lui-même abandonné tout élan spirituel pour n’être plus que messianisme immanentisé et contrôle social, culte d’un être voulant régenter le moindre recoin de la Terre au point d’oublier le Ciel.

Une croix sur un yaourt ne menace pas la République

Il est insensé de croire que le précieux idéal d’émancipation porté par la laïcité serait menacé par une crèche de Noël devant une mairie, ou la présence de croix sur le toit d’églises grecques illustrant des pots de yaourt. Les faire disparaître n’est donc pas une défense de la laïcité mais une concession, d’ailleurs totalement vaine, à un islam susceptible et conquérant que l’on désespère d’apaiser et que l’on ne fait qu’encourager dans ses ambitions à chaque fois qu’on lui cède quoi que ce soit.

Il faut certes prendre garde à ne pas instrumentaliser les religions républicaines à des fins politiques, fussent-elles louables. Mais il faut aussi comprendre que les religions sont désormais toutes devenues politiques, fut-ce à leur corps défendant, puisque la séparation du religieux et du politique est en elle-même simultanément un acte religieux affirmant une certaine confiance en l’Homme et un acte éminemment politique d’opposition à toute velléité théocratique.

La laïcité n’est pas seulement une question juridique, elle est même une « laïcité dans les têtes » beaucoup plus qu’un texte de loi transformé en vache sacrée. Après tout, la liberté de pensée n’est pas moins garantie dans l’Alsace-Moselle concordataire que dans le reste de la France. Elle est même manifestement mieux respectée à la faculté de théologie de Strasbourg que dans les universités de Limoges ou de Toulouse

Pas touche à la loi de 1905 !

Cependant, je crains que l’idée même de modifier la loi de 1905 revienne à ouvrir la boîte de Pandore, et je sais que cette prise de risque n’est absolument pas nécessaire. Le droit français dispose d’outils juridiques permettant de lutter contre les dérives sectaires. Ils sont certes perfectibles, mais ils sont surtout trop peu utilisés. Notre faiblesse vient de l’entêtement du législateur à ne pas dénoncer la nature profondément sectaire de nombreux courants de l’islam, pourtant évidente dès lors que l’on regarde en face leur refus de la critique, qu’ils appellent blasphème, et leur criminalisation de l’apostasie, négation manifeste de la liberté de conscience.

Tout ce que nous désignons classiquement sous le vocable de « religions », tous les phénomènes sociologiques habituellement regroupés sous ce terme, ne méritent pas d’être appelés ainsi. Retrouvons la distinction fondamentale des Anciens entre religion et superstition ! Sans remettre en cause le cadre juridique actuel, cessons simplement de donner à ce qui n’est que superstition sectaire les droits accordés aux religions.

Les véritables religions donnent la primauté à l’exigence éthique, à la conscience morale et à la recherche de la vérité, sur la soumission aux croyances et aux prescriptions dogmatiques. Les sectes, et les courants sectaires au sein des religions, font très exactement l’inverse.

La laïcité, les Lumières et Charlie n’ont rien à craindre des religions dignes de ce nom, c’est même un critère permettant de reconnaître celles-ci. Mais ils ont tout à craindre de l’aveuglement, volontaire ou de bonne foi, de ceux qui refusent de faire la différence entre les religions et les sectes.

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