1. Les Killer Groupies

Anders Breivik n’est pas content : on ne lui sert pas son café assez chaud. On le fouille trop souvent. Il juge sa situation pire que celle des détenus de Guantánamo. Il a donc déposé une plainte, ce qu’ont approuvé une majorité de Norvégiens prétextant qu’il convient de traiter les terroristes de tout bord avec humanité. On ne peut qu’admirer – ou ricaner devant – tant de compassion.

Plus surprenant encore : Anders Breivik reçoit 800 lettres d’amour par mois. Il les étudie minutieusement, bien décidé à choisir dans le lot une épouse qui ne soit ni une folle ni, ce qui serait pire encore, une rédemptrice. Pour l’instant, elles sont des milliers à faire partie de son « fan club », le jugeant « si beau » que tout le reste leur est égal. Il a tué 70 jeunes gens, regretté que le bilan de ses victimes n’ait pas été supérieur, mais les « femelles » (c’est ainsi qu’il les désigne) ne lui en tiennent pas rigueur. Elles admirent sa bravoure, son humour, voire sa sensibilité puisque lors du massacre perpétré le 22 juillet 2011 sur l’île d’Utoya il a épargné un chien, « ce qui prouve qu’au fond il est très gentil ».

Cet envoûtement pour les grands criminels – sans équivalent chez les hommes qui prennent la fuite dès lors qu’ils apprennent que celle qu’ils convoitent a eu maille à partir avec la justice – ne date pas d’hier. Sans remonter à Henri Désiré Landru, guillotiné en 1922 pour 11 meurtres et qui recevait chaque jour des lettres enflammées, ou à Charles Manson, octogénaire édenté à barbe grise et au front marqué d’une croix gammée qu’il y a tatouée et qui a succombé aux avances d’une jouvencelle, les bad boys l’emportent largement sur les premiers de la classe : le frisson du danger et la gloire sont des excitants auxquels peu de femmes sont insensibles. Chacun en tirera la conclusion qu’il veut, mais même les spécialistes restent abasourdis par l’ampleur du phénomène.

2. Dans les bras d’un djihadiste

Le bad boy aujourd’hui, c’est le djihadiste. On compte d’innombrables récits à l’eau de rose ou de sang sur internet, où des jeunes filles succombent au charme de terroristes impitoyables. Ces romans connaissent un succès que Marc Lévy ou Tahar Ben Jelloun pourraient[access capability= »lire_inedits »] leur envier. 150 000 lectrices en quelques semaines pour Dans les bras d’un djihadiste, histoire d’une ado kidnappée par des terroristes et qui s’éprend de l’un d’eux. Et presque autant pour Sur mon cœur tu as fait un attentat !

Le djihadiste se substitue au vampire ou au serial killer, mais avec une forme de réalisme qui touche d’autant plus les lectrices que l’islam a un imaginaire très érotique. Interrogé sur ce qu’il aimait le plus, le Prophète a répondu : « Les femmes, la prière, le parfum. » C’est dire, commente le psychanalyste Georges Abraham à propos du terroriste français Salah Abdeslam très convoité lui aussi et détenu à Fleury-Mérogis, si la mystique musulmane est incarnée et sait allier les plaisirs de la chair aux élans de l’âme. Pour le meilleur et pour le pire, ce qui n’a pas échappé aux adolescentes qui, entre deux cours, s’abandonnent à des rêveries macabres, mais si proches de leur imaginaire.

3. Le journal d’un voyeur

Le propriétaire du Manor House Motel dans le Colorado, près de Denver, motel acquis dans les années 1960, l’avait transformé en « laboratoire de la sexualité », observant à leur insu pendant des décennies les couples qui s’y livraient à des ébats plus ou moins scabreux. Plutôt moins que plus d’ailleurs. Jugeant, après avoir pris des milliers de notes, que la vie est routinière et ennuyeuse, ce qui explique que le marché du faux-semblant soit si fructueux, Gerald Foos, puisque tel est son nom, « voyeur professionnel », ainsi qu’il se présentait, n’était pas peu fier d’avoir exercé avec une telle discrétion un travail de sexologue amateur qui certes satisfaisait ses pulsions, mais de surcroît complétait les enquêtes de Masters and Johnson.

Gerald Foos avait conscience de se livrer à une activité illégale, mais à l’approche de la vieillesse il a tenu à rendre publiques toutes les informations recueillies en un demi-siècle. Il les a confiées à Gay Talese, l’un des fondateurs du « nouveau journalisme » aux États-Unis, passé maître dans l’art d’évoquer le puissant courant fictif qui coule sous le flux de la réalité. Il en résulte un livre inclassable, Le Motel du voyeur, qui ne cesse d’intriguer le voyeur qui sommeille en nous. Paradoxalement, ce qui concerne les tests d’honnêteté que fait subir à leur insu Gerald Foos à ses clients sont presque plus passionnants que leur rapport au sexe. Et, surtout, notre sexologue amateur n’en revient pas de vivre aujourd’hui dans une société de surveillance généralisée où chacun est épié. Comme voyeur, il est désormais une antiquité. Et du Manor House Motel il ne reste que des gravats.

[/access]