Photo : Gueorgui Tcherednitchenko

Autrefois la psychiatrisation de l’adversaire politique était une spécialité communiste. Confronté aux critiques, le socialisme scientifique voyait dans l’opposant un fou qu’il fallait enfermer et que le Parti avait ainsi toutes les raisons de faire taire, ou tout au moins d’ignorer. Aujourd’hui, l’usage de ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk appelle la « calomnie éclairée » s’est généralisé à un point tel que l’on ne paraît même plus en percevoir la saloperie. S’affublant des oripeaux de la raison triomphante, et détournant à son profit un peu de l’aura des maitres du soupçon, c’est en toute bonne conscience que chacun est désormais en mesure de diagnostiquer chez son voisin, parfois même chez un ami ou un proche avec lequel il a un différend ou une simple divergence d’opinion, une tare psychologique quelconque susceptible de le disqualifier aux yeux de tous. En l’absence de toute instance transcendante sur laquelle il serait possible de fonder l’autorité de nos jugements, nous sommes pris dans l’insupportable indécidabilité des échanges d’arguments. Dans ce contexte, le recours à la psychanalyse sauvage procure un avantage qu’on espère décisif. Une camisole de force intellectuelle dont on affuble l’interlocuteur. Il est givré, donc j’ai raison, fin du débat.

Plus généralement, c’est la notion d’inconscient qui est instrumentalisée dans nos débats idéologiques. Souverainement indifférent à ses propres limites, chacun s’improvise maître de l’inconscient d’autrui. Sous l’emprise d’une pulsion qu’on pourrait appeler, en y cédant, la pulsion du petit prof, on rend compte de façon qu’on imagine magistrale de ce qui anime notre contradicteur à son insu. Comme le souligne Olivier Rey dans un ouvrage lumineux, « l’inconscient échappant, par définition, à une appréhension directe, la difficulté à fonder les interprétations devrait inciter à la prudence. En pratique, cependant, la difficulté à les réfuter favorise l’imprudence, et l’impudence. »[1. Olivier Rey, Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, Seuil, 2006, p.202]

Cette épidémie de surplombite aigue a contaminé depuis quelques années déjà le champ politique de notre pays. Chacun tente de s’abstraire du débat public en prenant la pose de l’expert. « Cet homme est fou » : surplombants et plombant ainsi dans un même mouvement les débats, c’est ce que les adversaires de Sarkozy ne cessent d’affirmer depuis quelques années à son propos substituant ainsi la disqualification psychiatrique à l’argument politique. Plusieurs rivaux du Président, et non des moindres (Bayrou, Villepin) ont ainsi eu recours à l’argument du « déséquilibre » ou de la folie sarkozyenne, révélant ainsi plutôt la vacuité de leur propre offre politique qu’autre chose. Et manifestant au passage la terrible régression de la qualité formelle du débat politique dans notre pays.

J’imagine et j’espère que les politiques et les médiatiques qui vivent sous l’emprise de cette surplombite aigüe ont été saisis par un certain malaise quand ils ont entendu Fidel Castro émettre lui aussi l’hypothèse de la folie de Sarkozy. Qu’un dictateur au très long cours, à la tête de l’un des pays les moins démocratiques du monde, qui, pendant la crise des missiles en 1962, s’était préparé tranquillement à la disparition complète de sa propre population sous les bombes américaines en poussant Khrouchtchev à user de l’arme nucléaire, vienne poser, à peu près dans les mêmes termes que Jean-François Kahn, le diagnostic de la folie du président, il faut espérer que cela calme un peu l’ardeur des experts autoproclamés de la psyché présidentielle, même si, si vous vouliez mon propre avis d’expert autoproclamé de la psyché collective, je vous dirais que je n’en suis pas si sûr.
Mais quoiqu’il en soit, j’avoue que la sortie du vieux Fidel m’a enchanté : elle a permis de rendre évidente l’inanité conceptuelle et la dégueulasserie morale des Dr Freud au petit pied.

Lire la suite