On ne peut pas légiférer sur l’art de vivre. On ne va pas faire des lois pour interdire de manger son cassoulet avec du ketchup. On ne va pas faire des lois ordonnant qu’on dispose le couteau à droite de l’assiette et la fourchette à gauche, on ne va pas faire des lois pour expliquer que quand on fait la fête on ne met pas les femmes dans une pièce et les hommes dans une autre. On ne va pas faire des lois pour expliquer tout ce qui est « d’usage de faire ».

On ne peut pas faire de la coutume l’objet d’une transcription continue et exhaustive dans le droit positif. D’abord parce que la coutume est en grande partie immatérielle, ensuite parce que la coutume nous est si spontanée que nous n’avons pas toujours le recul nécessaire pour réaliser que nos pratiques sont spécifiques à notre culture. Enfin, parce que nous avons des millions d’habitudes que nous ne pouvons recenser complètement, et les figer dans le marbre ferait des vivants des morts.

Les hommes, avant d’être gouvernés par le droit souverain d’un Etat, doivent être gouvernés par le respect de la coutume, par souci de bienséance, par souci d’humilité, par ce rejet du scandale qui doit habiter en chacun. On se plie aux mœurs, par-delà le bien et le mal. On peut trouver que les habitudes sont sottes, que les gestes sonnent creux, que les croyances sont infondées, mais quand on s’y oppose on doit s’attendre à trouver devant soi le peuple qui désapprouve – y compris dans un silence résigné.

Mais comme nous vivons dans un âge positif où plus aucune légitimité législative n’est accordée à la coutume, et de façon générale où tout est déshabillé de son principe historique ou anthropologique pour ne plus être qu’un objet strictement légal et utilitaire (le mariage, les prénoms, la succession, l’habillement, la grammaire…), à chacun revient la revendication du mode de vie qui lui sied, et plus rien ne peut s’opposer la coexistence de coutumes qui ne s’accordent pas. En d’autres termes : au nom du vivre-ensemble que l’on brandit, les gens sont sommés de ne plus former aucune collectivité de culture, mais une collectivité réduite à ses dénominateurs les plus bas : l’individu, l’utilité, l’argent. Ainsi, la nationalité n’est-elle plus revendiquée par l’adoption de la culture commune (assimilation et intégration sont des notions jugées coercitives, voire colonialiste, voire pire), mais par la détention de la nationalité (objet bureaucratique) et la participation à l’impôt (objet économique).

On ne peut pas légiférer sur le burkini, à moins de légiférer arbitrairement. À la limite, pourquoi pas, dans la mesure où les circonstances en appellent à la condamnation du trouble à l’ordre public qui se manifeste à l’évidence. Mais le burkini n’est pas un fait en soi : le burkini n’est que l’appendice d’un phénomène bien plus gigantesque, que la loi — pour le coup en état de légitimité de le faire — refuse de trancher net : l’irrigation dans le droit d’un réseau de plus en plus dense d’accommodements raisonnables avec l’islam, à la faveur d’une abdication de ce qu’est réellement la culture européenne, laquelle à cet endroit précis du débat se définit ainsi : on se rend à la plage pour que la peau jouisse de l’eau de mer et du soleil. Une vieille coutume. Le Code civil était, il est vrai, jusqu’à présent assez muet sur la question.

Burkini, par magazinecauseur