Brexit: la propagande grossière du Trésor britannique

Brexit: la propagande grossière du Trésor britannique
Sipa. Numéro de reportage : AP21905530_000001.
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Sipa. Numéro de reportage : AP21905530_000001.

David Blake est professeur d’économie à la Cass Business School de Londres.

Daoud Boughezala et Gil Mihaely. Dans le cadre de la campagne référendaire sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, le ministère britannique de l’Economie a évalué le coût d’une sortie du Brexit à au moins 4 300 livres (5 587 euros) par foyer d’ici 2030. Contestez-vous les conclusions de cette étude en tant qu’expert indépendant ou partisan du Brexit ?
David Blake. Je critique cette étude en ma qualité d’économiste. Ce qui m’a poussé à le faire était la déclaration du gouvernement britannique selon laquelle « tous les économistes à l’exception de huit d’entre eux sont d’accord avec les conclusions de l’étude du ministère de l’économie ». En quarante ans à l’université, j’ai rarement vu autant d’économistes approuver la même politique économique. Un tel unanimisme est souvent signe que ses partisans ont tort. C’était le cas quand une majorité d’économistes britanniques ont soutenu l’adhésion du Royaume-Uni au Système monétaire européen puis à la zone euro. Au départ, je n’étais pas favorable au Brexit mais deux choses m’ont fait changer d’avis. D’abord la tromperie de cette étude gouvernementale sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE qui a largement exagéré les coûts d’une telle éventualité. Et puis l’intolérable pression internationale sur nous, citoyens britanniques, pour rester dans l’UE : des Etats-Unis et de la Chine, de la Banque mondiale, de l’OTAN et j’en passe. Cette pression est très contre-productive. Le déficit de démocratie au sein de l’UE m’inquiète. C’est un phénomène qui pousse les citoyens vers les extrêmes  – de droite en Pologne, en Hongrie et en France ; de gauche en Espagne et en Grèce. En 1975,  nous avons intégré le Marché commun et non pas une union politique. Il n’est pas nécessaire de faire partie d’une union politique pour bénéficier d’échanges économiques favorables.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : que reprochez-vous à l’étude du gouvernement sur les conséquences économiques d’une sortie britannique de l’UE ?
Cette étude fait appel à deux modèles : l’un sur le court terme, l’autre sur le long terme. Le modèle d’évaluation des coûts à long terme d’un Brexit est fondé, comme la physique newtonienne, sur l’idée que plus un pays est proche du noyau de l’UE, plus il bénéficie de retombées économiques positives (échanges commerciaux, investissements, gains de productivité, croissance). Ainsi, plus le Royaume-Uni s’éloigne du noyau dur de l’UE que sont les pays membres de la zone euro, plus il perd économiquement.
Plus encore, l’étude conclut qu’il n’existe aucun scénario où le Royaume-Uni gagnerait d’un tel éloignement. Or, ce modèle n’explique pas plusieurs phénomènes :

  • La part des exportations britanniques vers l’UE a baissé, passant de 54% en 2006 à 44% en 2015, malgré l’approfondissement de l’intégration européenne. Or, si la proximité avec le noyau dur de l’UE devait favoriser le commerce extérieur, nous n’aurions pas obtenu ces chiffres.
  • L’économie du Groenland a connu une croissance rapide depuis que le pays a quitté le Communauté économique européenne en 1985.
  • La sortie de l’Irlande de la livre sterling (et l’adoption de la livre irlandaise) n’ont pas dégradé sa balance commerciale avec le Royaume-Uni.

L’étude aurait prédit que le Royaume-Uni aurait mieux fait d’adopter l’euro,  et que tous les pays du monde devraient en faire autant !
Selon cette même logique, si l’Ecosse avait décidé en 2014 de quitter la Grande-Bretagne, ses échanges avec les autres nations du royaume auraient chuté de 80%. Quand on prend en compte trois siècles d’union politique et économique, la géographie, la langue, la monnaie et la similarité des systèmes légaux, qui peut prendre un tel chiffre au sérieux ?
L’étude a donc grossièrement exagéré les conséquences à long terme du Brexit.

Au moins à court terme, un Brexit serait économiquement aventureux…
D’après le ministère de l’Economie britannique, une sortie de l’UE entraînerait immédiatement une récession. Mais le modèle de prospection utilisé ne permet pas d’établir des relations de cause à effet entre variables. On nous soutient par exemple que le PIB a chuté pendant la crise financière de 2008 quand « l’index de la peur » était au sommet et les Britanniques particulièrement pessimistes. Le PIB évoluant plus lentement que l’index de la peur, on peut difficilement établir un simple lien de causalité entre les deux.
Or, l’étude que je conteste part d’un certain nombre d’hypothèses extrêmes. Elle suppose par exemple qu’un vote en faveur d’une sortie de l’UE créera un choc économique de moitié équivalent à celui provoqué par la crise de 2008. Rappelez-vous qu’en septembre 2008, le système financier mondial était à deux doigts de l’implosion. Pire, le rapport du Trésor britannique suppose que cet état de torpeur dû à une incertitude extrême se prolongera pendant deux ans…

Ce  n’est pas une hypothèse délirante. Comment le gouvernement Cameron administrerait-il un pays isolé de ses premiers partenaires économiques et politiques ?
Justement, l’étude prospective ne prend en compte aucune politique publique et suppose que le gouvernement britannique assisterait à la crise en pur spectateur. Pourtant, pendant la crise de 2008, le ministre de l’Economie a bien géré les attentes des Britanniques et a injecté 375 milliards de livres dans l’économie selon le principe « we will do whatever it takes » (« nous ferons tout ce qui doit être fait »). Et l’on sait déjà que l’actuel ministre de l’Economie prépare une politique rigoureusement contraire, avec des coupes budgétaires et des augmentations d’impôts. J’ajoute que l’étude du Trésor britannique ignore d’autres rapports démontrant qu’une sortie de l’UE n’aurait que peu ou pas d’impact sur l’économie britannique.

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