Image : Ika Marie Jeanne

L’affaire Bettencourt, c’est un peu le running gag du quinquennat Sarkozy. Scoop du siècle, l’infirmière de Liliane Bettencourt aurait confié à la juge Isabelle Prévost-Desprez avoir assisté à la remise d’une enveloppe d’argent à Nicolas Sarkozy en 2007. Cette révélation est extraite du livre Sarko m’a tuer, c’est dire si elle est sérieuse. L’infirmière a immédiatement démenti cette allégation. Dont acte. Hier, nouveau rebond dans cette mascarade d’État aux effets gigognes : Gérard Davet, co-auteur de l’ouvrage pré-cité et journaliste au Monde, aurait été espionné par la DCRI.

L’information vient cette fois de la juge Sylvie Zimmermann, qui instruit la plainte déposée par Le Monde en septembre dernier pour « atteinte au secret des sources ». Le contre espionnage avait ainsi demandé à Orange de lui fournir les relevés téléphoniques du journaliste. Son crime ? Un article daté du 19 juillet 2010 où il rendait compte des déclarations à la police de Patrice de Maistre, lors de sa garde à vue du 15 juillet. On y apprenait entre autres qu’Éric Woerth, ministre du Budget à l’époque des faits, lui aurait demandé d’embaucher sa femme au sein de la société Clymène qui gère la fortune de Liliane Bettencourt. On connaît la suite, qui marqua le début du calvaire pour le couple maudit sacrifié en place publique. Les petits conflits d’intérêts, passe encore, mais là c’était trop gros. Signe du destin, David Sénat, conseiller technique de Michelle Alliot-Marie et « source » supposée du Monde, sera muté comme magistrat à Cayenne.

En pleine conférence internationale sur la reconstruction de la Libye, l’exécutif s’illustre donc en se vautrant une nouvelle fois dans cette mauvaise habitude française : écouter aux portes.

Dès le 2 novembre 2010, sous la plume de Claude Angeli, Le Canard enchaîné rapportait cette affaire d’espionnage de manière très circonstanciée. Depuis, les regards se dirigeaient vers la DCRI et l’Élysée, qui qualifia à l’époque les accusations du Canard de « farfelues  ». Mais l’accusateur farfelu était bien placé pour savoir que la DCRI ne mégote pas sur les moyens pour identifier des sources enquiquinantes pour le pouvoir. Ainsi, en avril 2009, lorsque l’administration américaine fit savoir à ses homologues du Quai d’Orsay qu’il était gênant de lire le feuilleton de leurs échanges confidentiels, en particulier sur l’Iran, page 3 du Canard, les services de monsieur Kouchner déposèrent une plainte contre X. La DCRI fut alors chargée de débusquer les sources d’Angeli sous l’égide d’un juge antiterroriste. De quoi jeter un froid entre pouvoir politique et journalistes ! Finalement, après l’audition de nombreux diplomates, l’affaire n’alla pas bien loin, les journalistes du Canard ayant trop de métier pour permettre à leurs sources de se faire prendre la main dans le sac par des barbouzes ès « fadettes ».

Car la « fadette », petit nom des relevés téléphoniques, est la valeur montante dans le jeu de cache-cache entre un pouvoir jaloux de ses petits secrets et des journalistes bien décidés à les révéler. Dernier exemple en date, les accusations « farfelues » qui avaient poussé le ministre de l’intérieur de l’époque, Brice Hortefeux, à monter au créneau, pour préciser que « La DCRI, ce n’est pas la Stasi, son rôle n’est pas de tracasser les journalistes », se révèlent aujourd’hui tout à fait exactes. C’est pour le moins gênant.

L’actuel taulier de la place Beauvau, Claude Guéant, l’a reconnu avec un grand art de la nuance sur France Info : « Il y a eu des repérages de communications téléphoniques, ce qui est tout à fait différent d’écoutes ». Ce rétropédalage jésuitique ne fera pas oublier la loi sur la liberté de la presse[1. Réformée le 4 janvier 2010.] stipulant qu’il « ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources » des journalistes. Même avec une interprétation très large, on constate que la loi a été malmenée, sinon violée, dans cette affaire.

Certes, ces « repérages » apparaissent comme de petites mesquineries policières sans commune mesure avec la chape de plomb que ferait peser sur la presse une véritable police politique. Il n’en reste pas moins que la loi n’est pas un gadget, et que si nos gouvernants exigent avec raison qu’elle soit scrupuleusement appliquée en bas, elle devrait être tout aussi respectée en haut.

Quant au jeu du chat et de la souris entre les journalistes d’investigation et le pouvoir, il perdurera quelles que soient les subtilités de la loi sur la « protection des sources ».

Ainsi vont les traditions : elles persistent.

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