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Bénis soient les apostats!

L'apostasie: un tabou musulman

Bénis soient les apostats!
Manifestation à Lahore pour réclamer l'exécution d'Asia Bibi, Pakistan, novembre 2018 © SIPA.

La journée mondiale de l’apostasie se déroule chaque 22 août. Cette année, elle intervenait quelques jours après la tentative d’assassinat du plus célèbre d’entre eux, Salman Rushie.


Qu’est-ce qu’un apostat, sinon quelqu’un qui se délivre d’un mariage arrangé et malheureux pour redevenir libre, libre de vivre seul, de choisir avec qui partager sa vie, ou de se laisser emporter par l’amour ? Il y a ceux qui le revendiquent et ceux qui le cachent, ceux qui le vivent comme une illumination et ceux qui n’osent se l’avouer à eux-mêmes, ceux qui se convertissent à une autre religion et ceux qui se préfèrent athées ou agnostiques, ceux qui ne veulent plus y penser et ceux qui deviennent militants, ceux qui ne veulent pas mêler leur combat pour la liberté de conscience à un engagement politique et ceux qui se positionnent dans les enjeux électoraux…

Le 22 août était leur journée à tous, la journée mondiale de l’apostasie : « Apostasy Day », créée en 2020 à l’initiative de plusieurs associations d’ex-musulmans.

Un problème musulman

Et elle a cette année un relief hors norme, qui souligne le courage particulier des ex-musulmans, puisqu’elle suit de seulement quelques jours la tentative d’assassinat contre Salman Rushie. Car ce n’est pas que pour blasphème que l’écrivain est menacé, c’est aussi en raison de son apostasie (réelle ou supposée) qu’il est condamné à mort par l’islam.

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Insistons là-dessus : cette condamnation vient bien de l’islam, il serait dangereusement naïf de croire qu’elle relève du seul islamisme. Quand Ahmed Al-Tayeb, nommé depuis Grand Imam d’Al-Azhar, explique en 2016 que les 4 madhhabs (courants théologiques) du sunnisme reconnus comme légitimes par la communauté musulmane sont unanimes pour demander la condamnation à mort des apostats, c’est bien à l’islam le plus normal, le plus classique, qu’il fait référence.

De même, la Grande Mosquée de Paris n’est pas considérée comme une organisation islamiste, mais au contraire comme une représentante de l’islam ordinaire, voire d’un islam « républicain » – on se souvient de « l’iftar républicain » tenu par cette institution en soutien à Emmanuel Macron, et en présence de Christophe Castaner. Or, c’est cette même Grande Mosquée de Paris qui en octobre 2021 a organisé pour les enfants un concours de récitation des 40 hadiths d’An-Nawawi, y compris donc le hadith n°14 de ce recueil qui enseigne : « Il n’est pas licite de faire couler le sang du musulman, sauf s’il s’agit d’un des trois coupables que voici : le fornicateur dont le mariage a été consommé, le meurtrier qui subira le sort de sa victime, et l’apostat qui se sépare de la communauté musulmane ».

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Or, cet islam ne cesse de gagner en influence, y compris auprès des institutions internationales, grâce à la fuite en avant auto-destructrice de l’Occident. Il est donc plus nécessaire que jamais de réaffirmer ce qui n’est malheureusement pas une évidence : l’apostasie est un droit absolu, toute idéologie refusant de le reconnaître est une menace pour la dignité humaine la plus fondamentale, et devrait être considérée non pas comme une religion (ou comme un parti politique) mais comme une secte, et interdite.

L’apostasie n’est pas qu’une affaire d’apostats

En réalité, la journée de l’apostasie n’est pas seulement la journée des apostats, mais de toute personne aspirant à vivre humainement son humanité, quelles que soient ses convictions religieuses, métaphysiques ou philosophiques.

Car les apostats ne se contentent pas de faire usage de la liberté de conscience : ils l’incarnent, ils la démontrent, ils l’entretiennent et la font vivre pour le bien de tous. Et trop souvent ils le payent au prix fort, comme Salman Rushdie mais aussi comme bon nombre de nos concitoyens soumis aux pressions, aux menaces, parfois aux violences, contraints de prendre des précautions dont la nécessité est une honte pour toute notre société. Une honte, parce qu’à force de fausse tolérance et de vraies lâchetés nous avons laissé une secte acquérir le pouvoir (culturel, politique, démographique) de remettre en cause le plus précieux de nos principes.

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Oui, l’apostasie est l’affaire de tous, et en particulier des croyants, qui trop souvent oublient à quel point elle est un droit crucial pour toute véritable religion. La foi n’est pas affaire de croyance mais de confiance, et la confiance ne peut se donner que librement, sinon elle est une parodie perverse. Si donc il m’est possible d’avoir la foi, c’est parce que je la sais libre, et je le sais d’autant mieux que je le constate parce que certains l’incarnent.

Je suis moi-même apostat, mais il serait indécent de laisser croire que ma situation serait comparable à celle des ex-musulmans : j’ai apostasié le catholicisme, mais jamais je n’ai été injurié ou rejeté, et encore moins menacé, par un catholique en raison de mon apostasie. Les ex-musulmans de par le monde aimeraient pouvoir en dire autant de leurs ex-coreligionnaires, mais hélas ! c’est loin d’être le cas. Incidemment, voilà qui suffit à prouver qu’il est aussi injuste qu’absurde, de nos jours, de vouloir mettre le catholicisme et l’islam sur le même plan : l’horreur des bûchers est révolue, condamnée par l’Église qui en a fait pénitence, alors que l’horreur des fatwas ne cesse de s’étendre et le monde musulman pris collectivement semble incapable d’en éprouver le moindre remords. L’islam est aujourd’hui la seule religion au monde au nom de laquelle des Etats punissent de mort l’apostasie, et cette sinistre unicité est lourde de sens.

Il y a plus. En échappant malgré les conditionnements et les pressions à l’emprise d’une idéologie théocratique totalitaire, les apostats de l’islam prouvent la force que peut avoir dans l’âme humaine la soif (spontanée… et peut-être divinement inspirée) de vérité, de liberté, de dignité. Ils prouvent que l’emprise exercée par un dieu-tyran n’est pas absolue, et qu’une révolte de la raison et plus encore de la conscience morale est toujours possible. Ils prouvent que nous sommes appelés à quelque chose de plus grand que n’importe quelle religion, et qu’aucun dieu véritable ne saurait vouloir réduire à sa seule personne. Par là, ils nous donnent là une magnifique leçon sur la nature humaine, un espoir incroyable et pourtant bien réel. Que les athées parmi eux me pardonnent de parler d’âme et d’insister sur ce mot, mais il serait réducteur de ne dire que « esprit », « pensée », ou même « cœur » : seul « âme » peut évoquer la noblesse de cette part de notre humanité qui vibre d’un tel élan.

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Rien d’étonnant à ce que cette noblesse soit insupportable à un soi-disant « dieu » avide de tout contrôler, et refusant frénétiquement de reconnaître que quoi que ce soit puisse être sacré en dehors de lui-même. Rien d’étonnant à ce que les adeptes de ce « dieu » n’aiment pas ceux qui démasquent (qui dévoilent !) les ressorts de leur idéologie, et qui surtout les obligent à faire face à leurs propres responsabilités, en démontrant par l’exemple qu’une appartenance religieuse n’est pas une fatalité de naissance mais un choix, et qu’il faut donc l’assumer comme tel.

Responsabilité qui est aussi la nôtre : si nous cédons aujourd’hui, demain nos enfants ou les enfants de nos enfants seront contraints de se prosterner devant des tyrans, mortels ou immortels, qui n’auront de cesse que de tenter d’étouffer en eux toute véritable grandeur. Sans le droit de dire « je n’y crois plus », sans le droit de dire « je ne vénérerai pas ce dieu-là », il ne peut y avoir d’hommes ni de femmes debout, accomplissant leur propre humanité, mais seulement des esclaves prêts à accepter les pires horreurs si telle est la volonté arbitraire de l’idole – et c’est ainsi qu’on jette des enfants dans les flammes pour satisfaire Moloch.

Défendre les apostats est un devoir : une nécessité politique, stratégique, culturelle, morale, mais aussi un devoir sacré pour quiconque croit à la dignité humaine, et un devoir religieux pour quiconque croit en des Dieux qui croient à la dignité humaine.

Quand les ténèbres menacent, on n’abandonne pas ceux qui ont eu le courage d’allumer une chandelle.

Bénis soient les apostats !


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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Disciple de Plutarque.

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