« Il ne faut jamais choisir la ville idéale, ou le cadre de vie idéal, ou la femme idéale. Car en cas d’échec, la responsabilité est infernale. » Jean Baudrillard.

Quand la réalité se virtualise

Dix ans déjà que Jean Baudrillard a disparu. Le terme ici n’est pas un euphémisme pour désigner la mort. Je ne suis pas certain que Baudrillard soit mort. Il vit d’une autre vie dans les réseaux sociaux qu’il avait prophétisés, une vie plus intense que celle des trois-quarts de ces étranges philosophes vivants qui font surtout du bruit avec la bouche, rajoutant du brouhaha au brouhaha.

Baudrillard nous aura aidé à penser ce qui se passait, ce qui se passait vraiment en conceptualisant en direct, et avec les moyens du bord à sa disposition dans les années 90, la transformation radicale d’une réalité qui devenait un moment parmi d’autres d’un virtuel dont la technologie s’affinait chaque jour. Et il nous disait ce que cette mutation anthropologique allait provoquer de bouleversements dans notre rapport au texte, au sexe, à la politique, à l’amour, au temps, aux paysages, à l’art.  Nous respirions mieux à défaut d’avoir moins peur.

On achetait Libé pour lui

Chaque jour qui passe vérifie ses intuitions. On ne lui fera pas l’insulte posthume de le comparer à ceux qui prétendent aujourd’hui faire de la philosophie dans les journaux ou les médias et sont aussi creux mais plus approximatifs que les éditorialistes des chaînes info avec qui on les confond désormais.

On se souvient, par exemple, qu’on achetait Libé surtout pour lui (avec Marcelle, Daney et Skorecki, disons.) Il avait compris et avait expliqué dans les colonnes de ce journal que la Guerre du Golfe n’avait pas eu lieu : « Dès le début, on savait que cette guerre n’existerait pas. Après la guerre chaude (la violence du conflit), après la guerre froide (l’équilibre de la terreur), voici venue la guerre morte : décongélation de la guerre froide, qui nous laisse aux prises avec le cadavre de la guerre, et à la nécessité de gérer ce cadavre en décomposition, que personne aux confins du Golfe ne parvient à ressusciter. Ce que l’Amérique, Saddam Hussein et les puissances du Golfe se disputent là-bas, c’est le cadavre de la guerre. »

De K. Dick à Debord

On se souvient qu’à la fin de sa vie, il citait J.G Ballard, l’homme qui avait transformé la littérature d’anticipation « en présent visionnaire » selon ses propres mots et Baudouin de Bodinat, l’alter-réactionnaire post-situ de l’Encyclopédie des nuisances qui nous a expliqué le peu de temps qu’il nous restait sur Terre. Nous était apparu alors, grâce à Baudrillard, que tout se tenait, que nos lectures radicales et déviantes convergeaient étonnamment, de K. Dick à Debord,  que tout était très clair, même si nous ne pourrions pas nous opposer à ce qui venait.  Ce qui venait, ce qui est advenu, c’est le crime parfait contre la réalité, sans coupable identifiable –ce serait trop facile- et ses conséquences immédiates : la prolifération d’une multitude de falsifications concurrentes, le solipsisme communautaire, la névrose identitaire.

Au  moins, aura-t-on eu la consolation, grâce à lui,  de pouvoir nommer assez précisément ce qui allait nous tuer, ce qui nous tue aujourd’hui : financiarisation généralisée, privatisation du vivant, effroi et extase du présent perpétuel, insoutenable beauté plastique des catastrophes déréalisées par les chaines d’infos continues qui répètent les images à l’infini sur les écrans haute-définition, vision de l’Amérique comme ce cauchemar splendide, cet enfer désirable, symbolisé par ces routes sans fin comme dans les films de David Lynch qui traversent des paysages minéraux dont nous sommes  les passagers éblouis et pourtant à peine tolérés dans notre fragilité de vivants. L’Amérique comme paysage métaphorique de notre nouvelle condition humaine.
Et, plus on lit et relit ses Cool Memories, plus on comprend que Baudrillard était aussi un poète.

La nuit est tombée

Mais pourquoi « aussi« ? Baudrillard était une manière de Grec ancien, de matérialiste enchanté, c’est à dire quelqu’un pour qui la poésie et la philosophie ne faisaient qu’une, comme chez Lucrèce, l’autre grand penseur du simulacre et de l’illusion : « Quand certains ne  rêvent que de transformer le monde, d’autres, le considérant comme disparu, ne songent qu’à en effacer les traces. »

La nuit est tombée, la température ne baisse pas malgré le vent qui vient de la mer. On lit un dernier aphorisme de Baudrillard avant d’éteindre. Il est de saison :« La fraîcheur de l’oreiller, l’été, c’est celle du désespoir. »

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