Dès le début de la saison estivale, des campagnes infamantes ont vu le jour sur les réseaux sociaux, lancées par des islamo-conservateurs algériens qui appelaient à prendre en photo les femmes se baignant en bikini, afin de les humilier sur la Toile. Par la suite, une certaine Sara1 dit en avoir assez au journal algérien La Provinciale puis crée un groupe Facebook secret afin d’inviter d’autres filles à se baigner dans la tenue de leur choix. C’est ainsi que le 27 juin 2017, les féministes algériennes choisissent de riposter à la pression islamiste ambiante.

3000 fans Facebook

Dès le 5 juillet, elles organisent, sur leur groupe Facebook, un évènement groupé à la faveur duquel elles se rendent ensemble à la plage pour se baigner comme bon leur semble et ainsi défier les diktats islamistes. Des photos de leur baignade circulent sur la Toile, provoquant l’ire des islamo-conservateurs de France et d’Algérie. L’événement fait le buzz, d’autant que la presse diffuse largement cette action, se laissant pourtant abuser par un chiffre approximatif : 3000. Les internautes comprennent alors que 3000 femmes sont allées se baigner en bikini, alors qu’il ne s’agissait que du nombre de membres du groupe Facebook, « Quelle plage à Annaba ? ». L’événement, d’abord couvert par Marianne, est ensuite repris par toute la presse, des deux côtés de la Méditerranée.

Mais cette initiative n’est pas du tout du goût des islamistes, qui hurlent leur indignation. Une Algérienne affirme même sur Facebook : « Je me baigne avec mon hijab, je laisse la nudité aux animaux ». Une campagne d’insultes se déchaîne alors sur Internet, durant tout l’été. Le 7 août, Marianne annonce une « baignade républicaine » lancée par un événement Facebook « Le 7 août, je nage nue » à Tichy, en Kabylie. Or, le journal local El Watan basé à Béjaïa, se rend sur place et ne constate rien d’inhabituel. Aucune baignade « républicaine », aucun groupement de femmes en bikini, rien, nada, walou. Marianne se serait donc trompé.

L’intox de l’intox

Les médias conservateurs algériens jubilent, confortés par certains médias français. Le Monde et Libération dénoncent une intox, expliquant que rien ne s’est passé en Algérie, et que tout cela n’est qu’un coup de com’ dans un pays où la femme est soi-disant émancipée. Les islamistes en profitent pour crier à qui veut l’entendre que rien ne s’est produit en Algérie, et que les femmes sont libres, heureuses et épanouies. Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Causeur a donc voulu en savoir plus. Nous avons interrogé Redha Menassel, journaliste à Radio Alger Chaîne III, l’une des plus grandes radios du pays. Le journaliste nous explique qu’il y a bel et bien eu des baignades groupées entre femmes, avec pour mot d’ordre la liberté vestimentaire. Au commencement du mois de juillet, quelques femmes se donnaient rendez-vous sur des plages d’Annaba afin de pouvoir s’y baigner sans y être importunées par les pères-la-morale islamistes.

Mais il n’y a pas eu 3000 femmes en bikini, contrairement à ce qui a été dit dans les médias. Il s’agit seulement de petites poches de résistance citoyennes, qui se forment ici et là à travers le pays, afin de résister à l’ascension des barbus. Il y a eu des baignades entre copines, à cinq, dix, quinze ou trente. Pas plus. Des petites baignades non-médiatisées, une tentative de reconquête de l’espace public par ces jeunes femmes, excédées de voir leurs droits chaque jour un peu plus bafoués.

Pression pro-burkini

Kamel Medjdoub, journaliste à El Watan de Béjaïa, nous tient le même discours. Vieux connaisseur des arcanes algériennes, il nous explique que la situation en Kabylie n’est pas aussi dramatique que dans le reste du pays. En Kabylie, les femmes se baignent encore en tenue de plage, car les islamistes n’ont pas la même capacité de nuisance qu’ailleurs en Algérie. Il nous confirme qu’il y a bel et bien eu des baignades à Annaba, impliquant quelques dizaines de femmes au maximum. Pour le journaliste, force est de reconnaître que de plus en plus de femmes cèdent à la pression, gardant leur tchador, burqa ou hijab pour profiter de l’eau de mer.

Nous l’interrogeons sur la baignade du 7 août. Il nous explique alors que l’événement, lancé sur Facebook, de manière anonyme, est très difficilement identifiable. Plusieurs rumeurs circulent à ce propos. L’une d’elles impute aux islamistes l’organisation de ce faux événement, afin de torpiller le mouvement enclenché à Annaba. Tout ce que l’on sait, c’est que l’initiative n’a pas été prise par le groupe de femmes de ces baignades, ainsi que l’affirme Selma, membre du groupe « Quelle plage à Annaba ? », interviewée par nos confrères de Marianne.

Une Algérie islamisée

Les deux journalistes nous tiennent le même discours. Ils replacent la question des baignades dans la grande vague d’islamisation qui a suivi la guerre civile des années 1990. Les plages ne sont qu’un prétexte saisonnier pour les adeptes de la morale islamiste, un outil de propagande et de restriction des libertés. L’été, ce sont les plages qui font polémique. Les barbus s’octroient le droit de distribuer les bons et mauvais points, accaparent les plages, en privatisent certaines, ainsi qu’en témoigne une photo de mosquée gonflable qui a circulé sur les réseaux sociaux. Certains groupes d’islamistes organisent même des prières de sable, afin de dissuader les jeunes femmes de se mettre à l’aise. A cela s’ajoute la considérable pression des réseaux sociaux, les insultes, les
humiliations publiques.

Après la chasse aux bikinis en été, ce sera au tour des minijupes dans les villes, prévient Redha Menassel. Tous les espaces sont investis. La plage n’est qu’un support d’islamisation comme un autre. Il ne s’agit pas d’une polémique unique, mais de polémiques cycliques, qui reviennent régulièrement, sous d’autres formes, sous d’autres genres, mais toujours avec le même but.

Et leurs cibles sont connues. Comme les universités, dans lesquelles ont été placardées des affiches appelant les femmes à se voiler, sourates du Coran à l’appui, ou ces non-jeûneurs poursuivis par la vindicte populaire parce qu’ils osent manger en public en plein Ramadan (en risquant la prison) pour revendiquer le droit de ne pas croire ou de ne pas pratiquer.

Poches de résistance

Alors des poches de résistance se créent dans tout le pays. Le féminisme est un gros mot, nous explique Menassel, qui a tenté d’effectuer un reportage sur la question, mais qui s’est vu refuser toutes les autorisations légales. Les autorités ne sont pas assez investies sur la question. Il nous parle du ministre des Affaires religieuses arrivé au pouvoir avec des idées progressistes, avant d’y renoncer sous la pression. Il évoque les intellectuels algériens qui ont déserté le champ de bataille, contrairement à leurs voisins tunisiens qu ont toujours eu des voix fortes, la présence de plus en plus marquée et visible des barbus, que ce soit au sein des arcanes du pouvoir ou des différentes strates de la société. Le déclic ne pourra venir que du peuple. Le veut-il ?