Connor Jessup (à gauche) dans la série « American crime »

Christopher Lasch est passé à la télé ! Et la course de l’Amérique à sa ruine antisociale – qu’il décrivait dans La Culture de l’égoïsme – a même pris la forme d’une série. Au nom programmatique d’American Crime et pendant trois saisons indépendantes, dont chacune démarrait par un « crime » à l’américaine : meurtres inter-ethniques, viols adolescents, meurtres dans une exploitation agricole renouant avec une forme modernisée de l’esclavage…

De fait, c’est bien une autopsie de la société américaine que nous livre John Ridley, créateur de la série et scénariste oscarisé de 12 years a slave. Dans ce portrait au vitriol de l’oncle Sam, une constellation de personnages sont aux prises avec le déracinement, le retour du tribalisme et son cortège de fragmentation sociale et de conflits ethniques, et le triomphe de l’égoïsme sur fond d’érosion de la démocratie. Point de mire de ce tableau, tous les « travers » de l’horizon libéral – ou « prolongements » dirait Jean-Claude Michéa, principal ambassadeur de Lasch en France – se rejoignent pour former un tableau vertigineux et sans complaisance des États-Unis. Mais la profondeur de cette mise en perspective est ailleurs.

Itinéraires de criminels ordinaires

Car les écrans américains n’ont jamais été avares de contre-légendes explorant la face noire de l’ « Empire du Bien ». Les antihéros du rêve américain se bousculent aux rayons des films de gangsters, de traders ou de sociopathes en tout genre. Mais alors il s’agit de faire porter le chapeau pointu de l’incivisme à des personnages qui sortent clairement de l’ordinaire, gagnés par l’hubris et censés jurer avec la sage mesure toute protestante du doux commerce.

American crime, en revanche, nous montre la violence inhérente à cette société par la voie de l’ordinaire. Les personnages sont là, bien sûr, et plus que jamais vibrants et touchants de vérité, mais leurs travers sont justement montrés comme prolongements de leur environnement délétère. Ils ont bien une histoire, mais cette histoire riche et complexe est toujours aussi celle de l’Amérique, celle d’un pays où l’individualisme roi n’a cessé de téter aux deux mamelles du capitalisme et du droit.

Le grand mérite de la série est de ne jamais sombrer dans la facilité. Ni manichéisme, ni bouc-émissaire. Le viol dans la saison 2 est traité sans le moindre angélisme, et pourtant avec le plus de justesse et d’empathie pour la fragilité des êtres. De ce point de vue, Connor Jessup, qui incarne la victime, est poignant de sincérité. Aucun personnage n’est chargé de porter toutes les fautes pour les autres. Quant à la frontière entre bourreau et victime, elle ne cesse de basculer.

L’ouverture de la troisième saison en offre un bel exemple. Une large partie de l’intrigue se déroule dans une ferme agricole où sont exploités de nombreux travailleurs clandestins sous la houlette d’anciens semblables passés bourreaux (l’ascenseur social faisant figure de chute), eux-mêmes sous la pression de leurs patrons. Mais loin de montrer ces derniers comme bourreaux parmi les bourreaux, le premier épisode les met face à leur principal acheteur, lequel leur explique qu’ils doivent encore faire baisser leurs prix au nom du pouvoir d’achat des consommateurs. Cette scène vient intelligemment montrer que si tout bourreau est aussi victime, c’est que les dés mêmes du système sont pipés.

« Les intentions des autres ne m’intéressent plus. Je veux juste être sure qu’elles servent mon objectif. »

On le voit encore dans le bilan donné de cette « civilisation des mœurs » qui prend bien l’apparence hobbesienne de cette « guerre de tous contre tous par avocats interposés » dont parle J.-C. Michéa. La série montre avec justesse la judiciarisation des rapports (si peu) humains et la violence larvée qui la porte. Ce n’est pas un hasard si chaque saison se referme au tribunal, devant une « justice américaine » dont on aura compris entre temps qu’elle n’est qu’un rapport de force (c’est-à-dire ici de classe). Dans la saison 2, un lycée privé se trouve entraîné dans une affaire de viol entre étudiants. Il faut voir avec quelle froideur sa directrice, incarnée subtilement par Felicity Huffman, accueille la nouvelle en rusant d’abord pour faire signer à une mère déboussolée un papier dédouanant l’école, puis en multipliant les transactions financières pour faire taire de possibles témoins et couper court aux procédures judiciaires nuisibles aux récoltes de fonds. Pourtant, elle aussi à ses raisons. Et à mesure que l’horreur progresse ce personnage d’abord odieux gagne aussi en humanité comme tant d’autres.

À l’inverse, ceux qui semblaient incarner la « décence commune » finissent aussi par céder à la « loi du marché », comme cette assistante sociale de la saison 3, modèle d’abnégation, qui finit désabusée à force de vaine lutte, et a cette phrase d’un cynisme sur fond de mélancolie : « Les intentions des autres ne m’intéressent plus. Je veux juste être sure qu’elles servent mon objectif. »

Loin d’ériger le déterminisme ou la fatalité en unique vérité, American crime met en scène des personnages certes ordinaires, mais qui vont toujours jusqu’au bout d’eux-mêmes. Et s’ils restent malgré tout libres, leurs choix se font toujours en situation. Ils ne sauraient échapper à leur contexte de décision ni à leurs conséquences, pour eux-mêmes et pour les autres. C’est sur ce chemin de crête escarpé que leur liberté peut avancer. C’est ce qui rend la fable si vraie, et les personnages si humains, trop humains.

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