Si vous en êtes d’accord, vous serez les arbitres. J’ai un léger différend familial avec mon père qui, s’il n’en est pas moins mon père, a parfois tort. En l’occurrence, il s’évertue à trouver intéressants les plats propos de Claude Allègre. Je crains pour ma part d’y avoir déclaré une allergie.

Bien sûr, cela m’emmerde un peu. Parce que ça me classe notamment avec les écolos et avec un paquet de gens qui croient tenir, là et ailleurs, leur brevet de rectitude morale. Ça me met du côté du Monde ou de Libération. Contre Valeurs Actuelles. Ça, c’est un peu la honte. Fort heureusement, il reste Marianne, qui me permet de me réconcilier avec l’idée que Allègre, c’est bien de la fumisterie, du poujadisme climatique. Et de me sermonner, vertement : être minoritaire n’est pas nécessairement le gage que l’on a raison. La majorité a parfois raison. Notamment quand j’en fais partie.

Et sur le réchauffement climatique, il faut dire qu’Allègre me brise les noix. Remarquez, je n’y connais rien en réchauffement climatique. Comme Allègre, apparemment. Comme l’ensemble des personnes avec lesquelles je m’en entretiens, soit dit en passant. Comme mon père. Oui, même mon père. Qui n’en est pas moins mon père, notez bien. C’est que, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens[1. Je parle du réchauffement climatique, donc, et plus de mon père.], j’ai la grosse impression que tout ceci est affaire de présupposés. Comme tout, me direz-vous. Mais plus que tout, vous répondrai-je. Fermez la parenthèse, merde à la fin.

Bon, prenez les libéraux. Ok, Allègre a rejoint Sarkozy. Et l’on se souvient de sa sortie du QG de Sarko, à la dérobée. De son ample et chaloupée démarche, empruntant au mammouth sa grâce printanière. Mais tout de même, voir Valeurs Actuelles chérir ainsi un ancien ministre de Lionel Jospin, ça vous laisse comme deux ronds de flan. Y’a anguille. Moi, qui ne suis que moi – certes, mais c’est déjà ça[2. Pour les incultes, ça commence comme ça : « Et moi, moi qui ne suis que moi / entre mendiant et roi / quand je rentre chez moi / je deviens comédien, mes espoirs, mes chagrins / je les laisse en chemin. »] – je ne peux pas m’empêcher de penser que si les libéraux chérissent Allègre, c’est moins par souci de vérité scientifique, que par allergie à la règlementation. Or voilà, si on laisse l’homme entièrement libre de déterminer son comportement et si l’origine humaine du réchauffement climatique est avérée, il est probable qu’un jour il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendra plus. Alors de fait, on l’encadre un peu.

Vous me direz : de l’autre côté, c’est le goût de l’Etat, c’est le collectivisme, c’est l’intervention dans ma vie et celle du voisin. Ce serait une méfiance à l’égard de l’Homme. Sans aller jusque-là, possible qu’il y ait une méfiance vis-à-vis de la société de consommation. Un certain goût pour la sobriété.

Alors voilà, sur le climat, malheureusement, on part tous de quelques présupposés. Et, sauf surprise, l’immense majorité d’entre nous est incapable d’appuyer son avis sur une connaissance personnelle. Cela dit, tout de même…

Tout de même, il y a des petites choses, des indices, des éléments infimes mais qui suscitent ma méfiance. Il y a ce ton, cette mise en avant personnelle, mise en scène, auto-représentation en chevalier blanc pourfendant la pensée forcément unique, mise en scène qui dérive lorsque, comme le souligne Jade Lindgaard, l’homme ne craint pas d’entamer son propos par un vibrant « Nous, les résistants… » Et de faire un parallèle avec la résistance au nazisme ou au pouvoir soviétique. Faut-il aimer le burlesque ou n’avoir pas le sens du ridicule pour en arriver là ?

Il y a dans tout ce scénario la marque habituelle du complotiste, fier de se draper dans le costume du martyre. Et « l’imposture climatique » de faire écho à « l’effroyable imposture ». De renvoyer à ces diatribes contre ceux qui vous cachent tout, ne vous disent rien, mais qui, c’est certain, s’organisent dans l’ombre.

Ridicule encore lorsque Dominique de Montvalon lui adresse ces questions empressées : « Pourquoi ? Parce que vous êtes foncièrement rebelle ? », « Vous, ils n’ont pas réussi à vous “normaliser” ! », « Vous êtes devenu un véritable “expert” en climat, ne vous en déplaise ! », « Vous êtes décidément l’apôtre de la complexité… »

Faut-il que l’esprit fin soit embrumé pour ne pas discerner là la complaisance et la flagornerie de son intervieweur ?

Ridicule encore lorsque celui qui veut incarner la rigueur scientifique définit le GIEC, sa cible directe, l’instrument du grand complot, comme le « Groupement international pour l’étude du climat », alors qu’il s’agit du « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat » (cf Le Monde). Moins amusante et révélatrice d’un esprit plus petit qu’il ne voudrait le faire croire, cette pique inutile, déplacée, incongrue et puérile, lorsqu’il évoque « l’incapacité (congénitale ?) des climatologues à maîtriser certaines méthodes statistiques ».

On reprochait à l’article du Monde de faire son marché dans les erreurs qui parsèmeraient le livre de Claude Allègre. Mais n’est-ce pas précisément ainsi que procède Claude Allègre avec les travaux de la communauté scientifique ? Pour celui qui veut se parer des vertus scientifiques, n’est-il pas gênant par exemple de présenter comme le résultat d’un vote de « spécialistes américains du climat » celui de présentateurs météo des chaînes de télévision américaines ?

On s’amusera encore de l’aversion proclamée pour le principe de précaution de celui qui déclame définitivement : « un pays qui n’assume pas l’idée du risque n’avance plus. Le risque, c’est la vie », mais qui, lorsqu’il fut décisionnaire et non pas simple commentateur, provoqua l’évacuation de 76.000 personnes autour de la Soufrière, contre l’avis d’Haroun Tazieff, qui soutenait que l’éruption serait sans danger… ce qui se confirma.

Mais il y a plus substantiel. On pourrait s’étonner que « l’apôtre de la complexité » emploie force comparaisons vulgarisatrices pour faire triompher son point de vue. Comme si, finalement, il ne fallait qu’un peu de bon sens dans tout ça. D’ailleurs, il le soutient. Tant qu’à faire. C’est Jean-Louis Fellous (ancien responsable des programmes d’observation de la Terre du CNES et ancien directeur des recherches océaniques de l’Ifremer) qui lui répond : «  »Imposture que d’affirmer qu’on peut prévoir, qu’on sait prévoir le climat qu’il fera dans un siècle. (…) On sait, au contraire, que la météo est imprévisible à plus de quatre jours, et parfois moins. » Élève Allègre, vous êtes recalé ! Vous confondez (mais vous le faites exprès, je n’en doute pas) la prévision météorologique et la projection climatique. Un médecin serait imprudent de prévoir votre disparition à court terme. Mais il lui est facile d’affirmer que dans un siècle vous ne serez plus des nôtres (moi non plus, d’ailleurs). De même, la prévision déterministe du temps météorologique trouve ses limites dans une fourchette de 4 à 15 jours, selon la latitude. Mais on peut prédire la prochaine glaciation, rythmée par les oscillations de l’orbite terrestre sous l’influence des autres astres du système solaire.

Autres erreurs relevées, lorsque Claude Allègre affirme que les climatologues attribueraient à un critère unique le réchauffement climatique, ou que le changement climatique serait le seul problème auquel l’humanité ait à faire face[4. En oubliant l’eau, donc, puisque Claude Allègre aime à se faire passer pour l’un des rares lucides à en percevoir l’enjeu. Et pourtant.].

D’ailleurs, on ne sait plus bien si c’est l’origine humaine ou carrément le réchauffement climatique que conteste Allègre, puisqu’il soutient que « l’on ne sait dans quel sens, finalement [le changement climatique] aura lieu ». Mais comme le lui rappelle, entre autres, Jean-Louis Fellous : « N’en déplaise à Claude Allègre, il n’y a pas de satellite climato-sceptique. »

C’est que contrairement à ce que soutient Claude Allègre, il semblerait bien que le changement climatique soit mesuré, observé et quantifié. Et modélisé, en prenant compte, comme le souligne realclimate parmi d’autres points de divergences, d’éléments dont Claude Allègre affirme pourtant qu’ils seraient négligés : « Mais il y a mieux : « Comme on ne sait pas bien comment se forment les nuages, on les néglige ! Comme on maîtrise mal le rôle des aérosols et des poussières, on les néglige ! » (p. 104) C’est complètement faux. Nuages, aérosols et poussières (comme variations de l’irradiance solaire et éruptions volcaniques) sont tous pris en compte par les modèles actuels. Les modèles qui négligent l’influence de l’augmentation du CO2 n’arrivent pas à reproduire le réchauffement des derniers trente ans, et c’est précisément pour cette raison que le CO2 a été confirmé comme le responsable principal du réchauffement global. »

Vous me le direz, pourtant je le sais : je n’ai guère de points d’appui évidents pour justifier ma position – même mon radiateur est un mauvais indicateur –, mais au pif, là, je le sens pas. À cause d’une foultitude de trucs qui coincent. À cause d’un boniment qui m’en rappellent bien d’autres, de ces bonimenteurs simplificateurs qui profitent de la complexité du sujet d’étude[5. Comme, tiens, Etienne Chouard et la Constitution européenne.] pour fourguer des idées simplistes et fausses. Et mon pif, d’après ma mère, est fiable. Pour sentir les gens, voyez. Alors, d’accord, c’est ma mère. Mais de la même manière qu’une idée n’est pas forcément fausse parce qu’elle est partagée par la majorité, ma mère a parfois raison en ce qui concerne mes grandes qualités. Et pour ce qui est de l’allègre imposteur, j’emprunterai sa conclusion à Jade Lingaard : « Si Claude Allègre a raison, rien de tout cela n’est très grave. Et la postérité lui reconnaîtra peut-être son mérite. Mais s’il a tort ? Il nous fait perdre un temps précieux. En retardant la mise en place de mesures qui permettraient dès aujourd’hui de réduire les gaz à effet de serre, il prend la responsabilité de mettre des vies humaines en péril. »

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