Le président algérien n’est plus apte à diriger son pays: pour l’écrivain Karim Akouche, l’Algérie est, de fait, une nécrocratie. Lettre ouverte à Abdelaziz Bouteflika.


Allô ! Vous êtes encore là, M. Bouteflika ? Vous m’entendez ? Vous n’êtes pas sourd ? Vous respirez ? Vous êtes vivant ? Vous arrivez à remuer vos doigts ? Vous parlez ? Vous lisez les journaux ? Vous suivez l’actualité ? Vous mangez des dattes ? Vous buvez du lait caillé ? Vos méninges fonctionnent-elles ? Je vois défiler à l’écran toujours les mêmes et vieilles images. Dites-nous la vérité : faites-vous partie du monde d’ici ou êtes-vous depuis longtemps ailleurs ? Vous êtes insaisissable. Vous êtes un président-spectre. Vous avez le don de brouiller les pistes, de désavouer les prédictions des croque-morts. Vous êtes un peu fantôme, un peu épouvantail. Comment dirigez-vous les affaires du pays puisque vous ne rencontrez ni vos ministres ni le peuple ? Avez-vous une feuille de route ? Un programme ? Un plan d’investissement ? Ou un plan de sortie de crise maintenant que les couffins de l’État se vident, que le dinar ne vaut pas un pet de vache, que la planche à billets est mise en route ?

« Faites un geste ! »

Allô ! Dites quelque chose, M. Abdelaziz ! Il est si long votre mutisme qu’il alimente les soupçons. Chacun y va de sa satire. Êtes-vous un revenant ou un moribond qui refuse de partir ? Qui êtes-vous pour le Système ? Une roue de secours ou un radeau à la dérive ? Faites un geste ! Prévenez les garde-chiourmes. Égrenez un chapelet, récitez un verset, ébauchez un rictus, exécutez un bras d’honneur. Allez-y, ne vous gênez pas : insultez une énième fois la populace !

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Êtes-vous immortel, M. Bouteflika ? Un président à vie ? Un Duvalier arabe aux yeux verts, un Mugabe en djellaba, un peu comme le patriarche de Márquez, sans âge ni morphologie précise, faisant paître ses vaches dans un palais présidentiel traversé de multiples tempêtes ?

De vieux politiques meurent, d’autres plus jeunes arrivent, mais vous, indéboulonnable, vous êtes toujours là. Fidèle au poste. Depuis 55 ans, vous et votre clan, vous vous moquez des laissés-pour-compte. Vous en sucez la moelle. Vous en buvez le pétrole. Vous n’en êtes-vous pas assez repus ? Lâchez le squelette et laissez-en leur part aux pauvres.

« Votre haine des Kabyles vous survivra »

Vous ne gouvernez pas, vous bricolez des projets. Vous ne goudronnez pas les routes, vous en colmatez les nids-de-poule. Vous ne faites pas rêver les jeunes, vous les poussez au désespoir. Plus d’un milliard d’euros injectés dans la construction de la grande mosquée d’Alger. Rien pour l’Université, rien pour la Santé, rien pour l’Art, rien pour les Loisirs. Mais beaucoup pour la gabegie, l’armée, les orgies et la paresse. Beaucoup pour la barbe, beaucoup pour la matraque, beaucoup pour le rapiéçage et le folklore.

Que restera-t-il de votre règne quand vous ne serez plus de ce monde ? Un nuage de cendre, une clôture de barbelés, un nid de scorpions, des postillons, des pieds encrottés, des mains maculées de sang ? Votre haine des Kabyles vous survivra : « Je suis venu dégonfler votre ballon de baudruche ! » Votre brutalité contre les Mozabites, votre amnistie des terroristes et votre hologramme de petit Machiavel en fauteuil roulant habiteront longtemps les mémoires.

L’Algérie, une nécrocratie

Allô ! Vous êtes encore là, M. Bouteflika ? Toujours entouré de vos ouailles ? De votre frère, de votre horde de laquais et de majordomes ? Tous accrochés au trône, comme des puces à une bourrique en agonie !

Allô ! Que faites-vous de vos jours et nuits, M. Bouteflika ? Vous êtes-vous regardé dans la glace ? Vous n’êtes qu’un bout de chef, un roitelet en fin de règne. De grâce, ne mourez pas au trône ! Les vautours ont soif, les sangliers ont faim, les sauterelles sont en chaleur. Sortez par la porte ou la lucarne ou la cheminée car demain, si vous êtes encore là, vous risquerez de couler dans l’oued fangeux de l’histoire.

Vous avez fait de l’Algérie un amuse-galerie. Une république couscoussière. Une ratatouille explosive. Un mélange de stalinisme et de libéralisme sauvage, le tout cuit dans les lois d’Allah.

Bravo, M. Bouteflika ! Vous avez excellé dans l’absurde. Vous avez battu Kafka et Beckett. Vous avez fait de l’Algérie une nécrocratie, un étrange pays gouverné par un « mort ».