« Là où les anciens ont bâti, affirme Agnès Galletier, il y a généralement une autonomie possible ». Autrement dit : Old is beautiful ! Dans le grand musée de France, il nous suffit de suivre le guide. Les provinces, selon elle, regorgent de matériaux de qualité, durables et surtout disponibles localement. Chaque région a ses propres pierres, son bois ; et chaque maison a son puits, son hérisson (qui court après les limaces), sa chouette (qui fait fuir les souris). Il faut savoir tirer partie de toutes les ressources, surtout quand on sait qu’elles vont commencer à se raréfier. Justement « depuis quelques années, on sent un frémissement : plus personne ne nie qu’il va falloir changer, beaucoup commencent à croire que cela est possible. » Changer à plus d’un égard, comme nous allons le constater un peu plus loin. Pour l’instant, il s’agit de faire revivre une vieille bâtisse.

Rénover une ferme du XVIIe

Rénover une vieille bâtisse (Actes Sud, 2017). Ce petit livre est l’occasion, pour Agnès Galletier, de faire partager son expérience vécue lors de la rénovation d’une belle ferme du XVIIe siècle, d’une superficie totale de 900 m2, située à la limite des Landes et du Béarn. Une « beauté à préserver » dit-elle, qui l’a séduite au premier coup d’oeil. D’ailleurs, le livre relève plus de l’ouvrage de motivation que du manuel pratique, même si l’auteur donne quelques indications précises. Par exemple, éviter le doublage des murs en placoplâtre, ce « grand classique »… Et ne pas enfermer les murs de pierre (pour les protéger…) dans le ciment ! Du reste, si Agnès Galletier entre parfois dans les détails, c’est plus pour des questions de savoir-être que de savoir-faire. L’énigme : comment se débrouiller avec un artisan ? Surtout si l’on vient de la ville et que ledit artisan est débordé de travail. « La plupart des artisans préfèrent un client qui sait ce qu’il veut et explique pourquoi, à un client indécis, imprécis, qui sera finalement difficile à satisfaire. » L’auteur conseille d’adopter une attitude de « confiance vigilante ». Comprendre : veillez à noter les jours et les heures travaillées. C’est nécessaire, non seulement pour maîtriser les dépenses, mais aussi pour « ne pas voir s’envoler les illusions sur les rapports humains. »

Hérésie contre l’esprit des lieux

Attention, aussi, aux illusions sur soi-même ! Agnès Galletier a conservé dans la cour de sa ferme une « erreur de débutant » qu’elle appelle « l’arche de la honte », reconstruite en ciment et cachée avec un enduit type pierre de taille, un « travail de faussaire » obtenu pour quelques centaines d’euros de moins qu’une belle arche en vraies pierres des Pyrénées à l’ancienne. (On devrait apprendre ces choses-là à l’école, dans le cours d’éducation civique et morale, par exemple.)

Pour élargir la problématique et rassurer le lecteur, le livre propose quelques données chiffrées. Ma préféré est la suivante : 73% des déchets produits par l’ensemble du secteur marchand sont issus des entreprises de construction. Cela paraît effarant. Et encore, on pourrait sans doute ajouter dans la catégorie déchet une bonne partie des maisons neuves construites aux abords des villages à travers tout le pays, les fameux mas néo-provençaux en parpaing-ciment-placo-charpente pré-fabriquée, dignes successeurs du pavillon Île-de-France. Et surtout hérésie contre l’esprit des lieux et la beauté. Comme le souligne magnifiquement Agnès Galletier : « Les bâtisses anciennes s’intègrent naturellement dans le paysage. Tout nous incite, alors, pour leur rénovation, à respecter cette harmonie, liée à des proportions, des formes, des couleurs, des matières propres à leur terroir. »

Son petit guide moral, plus que pratique, a pour but de donner du courage à tous ceux qui se proposent d’accomplir la tâche déraisonnable consistant à rénover une vieille bâtisse : n’ayez pas peur ! Vous n’êtes pas seuls ! dit l’auteur : ici, il y a une tendance lourde.

Des références très variées

D’ailleurs, l’époque est aux tendances et à la synthèse. Le panorama de références offertes par Agnès Galletier est vaste, incluant les éditions Libre et Solidaire, Renaud Camus, l’association des routiers wwoffers, la « très chic » association Vieilles maisons françaises, quelques institutions publiques, etc… Une telle largeur de vues est une prouesse. D’ailleurs, la collection elle-même réunit des thématiques aussi variées que les AMAP, le potager en permaculture, la pédagogie Montessori à la maison, la méditation, la fête sans détruire la planète. « On sent un frémissement… » est-il écrit dans la préface générale. Et il est vrai que dans cet inventaire à la Prévert, on sent une certaine cohésion. Justement, comme si notre avenir dépendait de la capacité à rassembler des préoccupations (et les gens qui les défendent) en apparence aussi différentes que le patrimoine, l’écologie, le développement personnel. Le défi sera de s’ouvrir à de nouvelles thématiques sans rompre la cohésion de l’ensemble. Quel sera le prochain livre de la collection « Je passe à l’acte » ? Par exemple : Marcher à Compostelle, ou alors Devenir végétarien, ou encore Changer de sexe ? Les trois sont dans l’air, cela ressemble même à un quizz du Figaro Madame. Et le choix ne sera pas innocent. Comme un simple battement d’aile de papillon peut faire pencher l’avenir dans un sens ou dans l’autre. Et l’on ne s’en rend pas toujours compte sur le moment.

La vie de terrienne humanise

Ainsi Agnès Galletier souligne-t-elle qu’en même temps qu’elle rénovait sa vieille bâtisse, ses « priorités semblent s’être déplacées », comme si « la vie de terrienne, laborieuse mais aussi contemplative, l’avait profondément humanisée. » Et, petit à petit, elle est devenue responsable d’une site où résident trois familles : « sans le savoir, nous inventions l’habitat participatif des actuels écoquartiers urbains. Par conviction, mais aussi par bon sens. » « Un bon sens évident pour les paysans avec lesquels avaient déjà été conclus quelques échanges profitables » : récolte de foin contre entretien des pâtures, etc… Avec ses deux familles de locataires, elle partage le compost, le potager, la tondeuse, le congélateur, la chambre d’ami… Il est vrai que cela rappelle certains aspects de la féodalité (la tondeuse et le congélateur à la place du four et du pressoir banals appartenant jadis au seigneur et dont l’usage était obligatoire pour les serfs). Ceci dit, non pas pour critiquer le projet d’Agnès Galletier, mais au contraire pour rendre hommage à l’équilibre féodal, qui pratiquait “sans le savoir” l’habitat participatif.

Toutes les solidarités sont bonnes

Nous vivons une époque pleine d’imprévues… Soyons attentifs, favorisons toutes les initiatives capables de nous faire sortir du bourbier du temps présent, toutes les solidarités sont bonnes, même les plus improbables. Vers la fin du livre, sur un dessin représentant la vieille bâtisse qui a enfin retrouvé la vie, on voit un chien qui court après un animal à côté du potager ; un enfant lui dit : « Vodka, laisse le chevreuil tranquille ! » Oui, on n’est peut-être pas près de voir, dans la collection « Je passe à l’acte », un ouvrage intitulé Allons à la chasse… Et pourtant, le bon sens paysan dirait que la surpopulation des animaux de la forêt est cause de dégâts dans les cultures. (Sans compter le problème – une vraie tendance – des maladies du tique…)

Agnès Galletier, Rénover une vieille bâtisse (illustrations de Pome Bernos), Actes Sud/Kaizen, Collection « Je passe à l’acte », 2017.