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A demain, monsieur Lafargue !

Photo : http://antitravail.fr.fm

Paul Lafargue est mort il y a cent ans, à quelques jours près. Il s’est suicidé en compagnie de sa femme, à l’âge de 69 ans. Il était le gendre de Marx et ne s’est pas toujours merveilleusement entendu avec son beau père même si son Droit à la paresse, sans cesse réédité depuis sa parution en 1880, ne s’oppose pas autant qu’on a bien voulu le dire à la pensée du grand barbu de Trêves. Paul Lafargue et sa femme Laura étaient bien marxistes mais ils n’en étaient pas moins romains dans leur stoïcisme. On ne met pas fin à ses jours parce qu’on n’aime plus la vie mais parce qu’on n’a plus la force de l’aimer et que la vie mérite qu’on l’aime[1. C’est-à-dire qu’on que l’on sache en apprécier les plaisirs et les jours.]. Le mot d’adieu de Lafargue le dit très bien : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres ». Cette sortie élégante, en couple, sera imitée par d’autres, à gauche. A droite on préfère se suicider seul, comme Drieu ou Montherlant. A gauche André Gorz, fondateur de l’écologie politique refuse de survivre à son épouse malade à laquelle il avait consacré un livre magnifique[2. Lettre à D (Galilée, 2006)]. Et quelques années plus tôt, c’était Roger Quillot, maire de Clermont-Ferrand, spécialiste d’Albert Camus et sa femme Claire qui décidaient de mourir ensemble.

Le Droit à la paresse de Paul Lafargue n’est pas le best-seller des fainéants, c’est la première réflexion sur les limites de la valeur travail. Marx, tout obsédé par l’émancipation des prolétaires en oubliait que cette émancipation ne pouvait pas s’accomplir uniquement par le travail. Que la vie était faite pour être vécue. Que les gains de productivité pouvaient aussi être redistribués sous forme de temps libre. Qu’il y avait une malédiction dans le conditionnement de ce qu’on appelait encore les masses laborieuses : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ».

Cette « étrange folie », ce n’est ni plus ni moins celle du vote ouvrier pour Sarkozy en 2007; même si l’on peut penser que les cinq dernières années auront fait évoluer les visions du monde du côté des derniers hauts-fourneaux mosellans, par exemple.
Raison de plus, à l’approche de l’élection présidentielles, pour relire ce petit texte, qui est un concentré de lucidité. Lafargue avait une certaine méfiance pour la démocratie bourgeoise dont on voit d’ailleurs ces temps-ci qu’elle n’est pas bien solide devant les marchés. Cette méfiance, il la dit d’ailleurs en grand écrivain : « Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France : et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han ! hi han ! »

Paul Lafargue n’a aucune pitié pour cette classe ouvrière aliénée. On n’est pas loin du « salaud de pauvres » de Michel Audiard. Mais un Michel Audiard qui aurait compris comment la crise est toujours une aubaine quand il s’agit de pressurer les salaires ou de délocaliser.

Finalement, ce qui met le plus en colère Lafargue, co-fondateur du Parti Ouvrier Français avec Jules Guesde, c’est que le progrès technique ne libère pas le temps humain alors qu’il devrait être fait pour ça. Et cette colère est d’autant plus actuelle quand on connaît les formidables bonds technologiques induits par l’informatique et Internet depuis vingt ans : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Les loisirs et la liberté… Autant dire des idées neuves en Europe.

A demain Lafargue !


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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