En Russie, une nouvelle offensive patriotique vise un adversaire inattendu : la pizza. Un militant pro-Kremlin veut la bannir, et une conseillère de Vladimir Poutine réclame sa disparition des cantines scolaires. L’Italie étant classée parmi les pays « inamicaux », la pâte garnie de fromage se retrouve soupçonnée de participer à l’influence occidentale. Pour l’instant, aucune interdiction générale n’a été décidée. Mais la guerre culturelle a trouvé un ennemi qui se livre en trente minutes.
La Russie a des préoccupations militaires, économiques et diplomatiques considérables. Elle vient pourtant de découvrir une menace d’un genre nouveau, ronde, découpée en parts et généralement accompagnée de fromage fondu. Vitali Borodine, militant pro-Kremlin à la tête d’une organisation se présentant comme un projet de sécurité et de lutte contre la corruption, réclame l’interdiction de la pizza, en commençant par les établissements scolaires. Son argument est géopolitique : l’Italie soutient l’Ukraine et figure sur la liste russe des États jugés inamicaux. Dès lors, pourquoi laisser les enfants russes manger italien ?
Le raisonnement ne s’arrête pas là. Borodine présente la pizza comme une forme de « soft power » occidental transporté dans une boîte en carton. La formule mérite qu’on s’y arrête : il suffisait donc d’une quatre-fromages pour menacer la souveraineté culturelle d’une puissance nucléaire. L’intéressé oppose ce plat venu de l’étranger aux tourtes et pâtisseries traditionnelles russes et déplore que les jeunes connaissent mieux la restauration rapide internationale que leur propre patrimoine culinaire.
Interdiction de la pizza en Russie : ue conseillère de Poutine entre dans la bataille
L’affaire aurait pu rester une fantaisie de militant particulièrement zélé. Mais Elena Iampolskaïa, conseillère de Vladimir Poutine chargée notamment des questions culturelles, a repris une partie du raisonnement le 5 novembre. Selon les agences russes et italiennes qui rapportent ses propos, elle estime que la pizza n’a pas sa place dans les cantines scolaires, notamment pour des raisons de santé. Qu’un enfant en mange avec l’accord de ses parents pour une fête, passe encore ; qu’un établissement scolaire en propose, voilà qui la surprend.
Elle invite les écoles à redonner une place à la cuisine nationale, évoquant notamment la koulibiaka, tourte russe farcie qui pourrait remplacer les spécialités italiennes. Une révolution culinaire dont on ignore encore si elle exigera la mobilisation de la Douma. Il faut néanmoins distinguer les déclarations des faits : Poutine n’a pas annoncé d’interdiction de la pizza en Russie, et aucun décret général n’est identifié. Le titre de cette bataille alimentaire reste donc plus avancé que son application juridique.
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La résistance s’organise à la Douma
Tout le monde, même dans les cercles du pouvoir russe, ne paraît pas prêt à envoyer la margherita au goulag gastronomique. La députée Svetlana Jourova a jugé absurde l’idée d’une interdiction fondée sur l’origine étrangère d’un plat, soulignant que les Russes se sont depuis longtemps approprié des recettes venues d’ailleurs. Les pizzas ressemblent d’ailleurs assez à certaines tourtes traditionnelles pour rendre la frontière civilisationnelle moins évidente que ne le voudraient ses adversaires.
Cette querelle culinaire dit quelque chose du climat politique russe. Dans une confrontation prolongée avec l’Occident, les produits culturels, les enseignes et jusqu’aux habitudes alimentaires peuvent devenir des marqueurs de loyauté. Borodine souhaite également limiter l’usage des noms commerciaux étrangers dans l’espace public. L’enjeu n’est donc pas seulement ce que les enfants mangent à midi, mais le modèle de société que les autorités souhaitent leur présenter.
Une pizza peut-elle vraiment être une arme occidentale ?
Le plus amusant est que la pizza a précisément réussi à devenir mondiale parce qu’elle se laisse adapter partout. Les garnitures changent selon les pays, les habitudes et les goûts. Les Russes n’ont pas attendu cette polémique pour fabriquer leurs propres versions, et il paraît peu probable qu’un élève associe automatiquement une part de pepperoni à la diplomatie de Rome. L’idée de transformer chaque repas en référendum sur les alliances internationales risque surtout de rendre la cantine encore plus politique qu’elle ne l’est déjà.
Reste une interrogation pratique : si l’Italie devenait demain un pays ami, la pizza serait-elle réhabilitée ? Faudrait-il vérifier l’origine du basilic, du fromage ou de la tomate ? À Moscou, certains responsables semblent désormais convaincus que la défense de la civilisation russe commence par le contenu d’un plateau-repas. Il faudra peut-être bientôt choisir entre la sécurité nationale et la supplément mozzarella. Pour le moment, heureusement, le choix appartient encore aux consommateurs.
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