En 1821, Ricardo, le père de l’économie classique, admettait que la machine pouvait nuire à l’ouvrier. Deux siècles plus tard, l’avocat Arnaud Touati montre, dans Le Grand Remplacement numérique, que l’IA vise désormais le cadre et l’employé de bureau. Un avertissement que la classe politique ferait bien d’entendre avant 2027.

En 1821, David Ricardo fit une chose rare chez un économiste : il changea d’avis, et il le dit. Dans la troisième édition de ses Principes, il ajouta un chapitre « Des machines », où il concédait que leur introduction pouvait, au moins un temps, léser la classe laborieuse. Quelques années plus tôt, les luddites avaient brisé les métiers à tisser du Nottinghamshire. Deux siècles plus tard, la question revient, mais la cible a changé : la machine ne déplace plus le tisserand, elle déplace le juriste, l’analyste, le comptable, le rédacteur. C’est l’objet de l’essai d’Arnaud Touati, Le Grand Remplacement numérique (De Boeck Supérieur, parution le 29 octobre).
Trois temps
On aurait tort de s’arrêter à un titre provocateur. Le remplacement dont il est question n’est ni démographique ni idéologique : il est économique, et il est délibéré. Voilà la thèse qui distingue ce livre de la production courante. L’IA n’est pas une innovation technologique qui s’abattrait sur nous ; c’est un projet industriel, pensé et financé par la Silicon Valley, dont le modèle d’affaires repose sur la substitution du logiciel au salarié. Les spéculations sur le katechon de Peter Thiel, ou les élans anthropomorphiques de Dario Amodei, relèvent du décor. L’essentiel est ailleurs.
A lire aussi, Jeremy Stubbs: Y a-t-il un pilote dans l’IA?
Pourquoi croire l’auteur ? D’abord parce qu’il n’a rien d’un prophète. Avocat de l’écosystème technologique, il a accompagné la blockchain puis le métavers sans être un techno-béat ; son verdict sur l’IA n’en pèse que plus lourd. Ensuite parce qu’il pratique cette technologie. Il utilise l’IA dans son cabinet et, chose rare au lendemain de l’affaire Thelyson Orélien, reconnaît s’en être servi pour écrire cet essai : croiser les sources, vérifier les chiffres, éprouver la cohérence de l’argument. Le résultat est un essai mieux sourcé que la moyenne, qui pousse le scrupule jusqu’à exposer les études contraires à sa propre thèse. Un livre sur l’IA écrit avec l’IA, et qui sait la contredire : la méthode tient lieu de démonstration.
Le remplacement qu’il décrit se joue en trois temps. Le premier est une captation : les modèles se sont nourris de tout le savoir déposé librement sur le web, de forums en encyclopédies, pour en faire des actifs valorisés en milliards. Le deuxième est cognitif, et il est en cours : les tâches de bureau basculent sous nos yeux. Le troisième sera physique : avec la robotique, la prochaine décennie rattrapera les métiers manuels, que l’on présente aujourd’hui comme un abri. Cruelle ironie : ceux qui ont fourni gratuitement la matière première apprennent qu’elle servira à les remplacer. Le luddite du XIXᵉ siècle cassait la machine ; celui du XXIᵉ l’a nourrie.
Servitude consentie
C’est là que le parallèle avec Ricardo s’arrête. L’économiste anglais voyait le manufacturier installer la machine contre l’ouvrier. Touati décrit autre chose : un remplacement que nous organisons nous-mêmes, collectivement, outil après outil, abonnement après abonnement. Personne ne nous l’impose ; nous y consentons. L’auteur parle de servitude volontaire, et l’on ne saurait mieux dire.
La génération qui entre sur le marché du travail en paiera le prix fort. Les entreprises voient arriver des diplômés mal formés, fragiles dans la maîtrise de la langue, que les agents d’IA surclassent déjà sur les tâches d’exécution. L’auteur, que j’ai entendu en privé sur le sujet, s’en inquiète sincèrement. Les récentes manifestations lycéennes, et leurs débordements, pourraient se lire comme un luddisme qui s’ignore : la colère de jeunes gens qui pressentent leur déclassement et réclament à l’État une protection qu’il ne sait plus offrir.
A lire aussi, Franck Crudo: Mao, on refait le match
Pour la puissance publique, le livre présente trois factures. La première est scolaire : pour avoir enseigné les enjeux de l’IA en école de commerce, je mesure combien la question « former à quoi ? » est devenue vertigineuse. La deuxième est sociale, et c’est la plus lourde. Notre protection sociale repose pour l’essentiel sur des prélèvements assis sur le travail ; que l’IA rétrécisse l’assiette salariale entre 2027 et 2030, et c’est l’édifice entier qui vacille. Bastiat distinguait ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas : on verra les gains de productivité, mais on ne verra la fonte des cotisations qu’au jour du cataclysme financier. Un système probablement déjà condamné verra sa chute accélérée, et le prochain président en héritera. La troisième facture touche à la vérité et à la règle. Quand la machine produit le texte, la preuve et bientôt la norme, que deviennent le contrat, le témoignage, la délibération démocratique ?
Touati ne cède ni à l’euphorie de l’abondance ni au catastrophisme des doomers ; il décrit un scénario médian, et c’est précisément ce qui le rend dérangeant. Ricardo eut le courage de réviser ses certitudes. Nos gouvernants auront-ils celui de regarder ce remplacement en face, avant qu’il ne s’inscrive dans les comptes sociaux ? « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », écrivait La Boétie. Le remplacement n’est pas une fatalité : c’est une décision que nous prenons chaque jour, sans jamais la nommer.
178 pages




