Déjà las de la kermesse éditoriale de septembre, Monsieur Nostalgie avait décidé de ne plus lire les nouveautés de la rentrée littéraire, non par snobisme mais par fatigue morale. Il fait exception pour Grégory Rateau et Massimiliano Mocchia di Coggiola…
Les livres s’empilent. L’ennui demeure. Est-ce l’effet de l’âge, la cinquantaine déjà entamée, ou la lassitude du chroniqueur « littéraire » devant ces montagnes de nouveautés, semblables aux cageots empilés jadis dans le Ventre de Paris ? Je n’ai plus la voracité de l’apprenti-écrivant, ni le courage physique des Forts des Halles. Un jour, ma dissidence, rassurez-vous, si peu dangereuse ou équivoque, risible même, m’a sauté aux yeux. Je me suis retrouvé dans les marges de mon milieu professionnel à force de proférer mon attachement au style et au cadencement de la phrase. On a d’abord souri, estimant que c’était là une posture sociale, un anarcho-droitisme des temps immémoriaux, puis la marque d’une déraison, d’un manque de goût, de ces ringardises campagnardes qui vous délégitiment dans les sphères instruites et parisiennes. Par provocation, j’ai longtemps affirmé, entre confrères et gendelettres, que mon premier critère de « jugement » était l’écriture.
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Je suis un terrien du Berry, des talus et des boisseaux ; mon premier tamis devant un ouvrage est d’une simplicité biblique : est-ce bien ou mal écrit ? Propos hérétique à l’heure de l’écriture blanche et administrativement normée. J’ajoutais, benoîtement, sans penser à mal, cette question inaudible, voire déviante en 2026. L’auteur est-il un rédacteur anonyme, un pousseur de mots, un constructeur assemblant formules et théories au service d’une idée, ou un archange, supplicié du texte et flibustier de la page blanche ? Je passais pour un ravi de la crèche. Un de ces besogneux, limités intellectuellement, qui estiment la qualité d’un roman, d’un essai ou d’un article à sa fluidité, à son irrigation, à son rythme propre, à sa chorégraphie, oui, à sa beauté intrinsèque. Une beauté déchirante ou gourmande, lugubre ou naturaliste, peu importe le contenant, mais une beauté qui s’articule autour des mots. On ne m’a alors plus adressé la parole. Je ne comprenais décidément rien à la littérature. J’en étais à scruter la cadence des phrases, leur amoncellement, pathologie durable d’une adolescence mal dégrossie ; au-delà de l’histoire, je m’attachais à la phrase innervée, juteuse, cascadeuse, qui en appelle d’autres, jamais la même et cependant finissant par creuser un sillon et ouvrir les vannes du plaisir.
Le style, cette vieille hérésie

Grégory Rateau publie à la rentrée L’Homme d’en dessous aux éditions Nouvelle Marge. Amis de Causeur, vous connaissez sa plume perforatrice dans ses chroniques. D’abord, la couverture, dans les tons orangés, signée Patrick Sirot, m’a happé ; j’y ai retrouvé l’œil abyssal de Topor et la lucidité désarmante d’un Chaval. Je sentais les déveines successives et les horreurs des grands ensembles en embuscade, le refus des convenances, la hargne contre le cajolement moderne, une misanthropie sèche et jouissive, un débord libératoire. Tout un programme.
Grégory Rateau écrit à l’uppercut avec, toutefois, une science exacte de la graduation. Il porte ses coups moderato cantabile. Il maîtrise sa langue, elle n’est jamais relâchée. J’ai cru parfois entendre la mélodie de la solitude sourdre de certains chapitres. L’excavation de notre misère, notre bien commun à tous. Il y a du Simenon dans cette recherche de l’homme nu et du Carco carcéral dans le quotidien de l’enfermement. Rateau, inspiré, chirurgical par moments, moraliste expatrié, porté assurément par la rudesse de son sujet, nous délivre la confession brute d’un tueur pâtissier, un tueur de voisins ; de sa cellule, un certain Paul Leroux parle et le lecteur attentif au moindre bruit d’écrou écoute. Nous sommes saisis. Aux aguets.
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Ce court roman d’une centaine de pages ne se raconte pas, il ne se markette pas en fiches étudiantes. Alors, pourquoi ai-je aimé l’âpreté de cet écrivain ? Parce qu’il y a derrière chaque phrase des claquements de bottes, du sang, de la sueur, de la suie et du trouble par rhizomes. « D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais fait dans l’unanimité », écrit-il dès les premières pages. Phrase admirable d’équilibre et de pugilat. Rateau se distingue dans cette rentrée par une voix irrégulière. Cette « petite chose » qui fait toute la différence entre la purée des mots et la noble littérature.

Dans un genre diamétralement opposé et pourtant irrigué de la même veine, je vous conseille l’essai Dandysmes de Massimiliano Mocchia di Coggiola aux jamais banales éditions Le Chat Rouge. Étonnamment, on navigue dans les mêmes eaux tangentes ; les figures de Drieu, de Rigaut et D’Annunzio font le pont. Ce sont d’habiles intercesseurs de malheur. Dans ce recueil illustré, les aphorismes pleuvent, on apprend à s’habiller et à se détacher du fat progrès, on s’instruit aussi sur le sens des mondanités et des excentricités. Le dandysme n’est pas une pose, mais assurément une nécessité. C’est une définition de la littérature tout à fait valable.
L’Homme d’en dessous – Grégory Rateau – Éditions Nouvelle Marge, 112 pages.
Dandysmes – Massimiliano Mocchia di Coggiola – Éditions Le Chat Rouge, 288 pages.

