Cet été, deux films, consacrés respectivement à Ulysse et à de Gaulle, font un tabac au cinéma. Comme quoi nos contemporains sont décidément en quête de nourritures spirituelles.
Pourquoi les héros nous fascinent-ils tant ? Qu’il s’agisse d’Ulysse, personnage principal d’un blockbuster qui vient d’atteindre 4 millions d’entrées en France en quinze jours d’exploitation seulement, ou de De Gaulle, auquel est consacré un double long-métrage ayant conquis pas moins de 3 millions de spectateurs en cumulé depuis sa sortie début juin, pourquoi nous émerveillent-ils ? Sans doute parce qu’ils accomplissent ce que chacun désire secrètement : ils refusent de se soumettre au destin. Le héros est celui qui, face à ce qui paraît inéluctable, oppose sa liberté. Il défie les circonstances, choisit plutôt que de subir et rappelle que nul n’est jamais totalement enfermé dans les déterminismes de son époque.
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Mais le héros est également celui qui triomphe de la mort. Non en échappant à sa condition de mortel, mais en subsistant dans la mémoire collective. Les Grecs nommaient kleos cette gloire qui traverse les siècles. Ulysse, Achille ou Léonidas vivent encore de nos jours parce que leurs actes continuent d’habiter notre imaginaire. De Gaulle appartient à cette même lignée. Son existence s’est achevée, son exemple demeure.
L’anthropologue américain Ernest Becker voyait dans cette quête d’immortalité symbolique l’un des ressorts fondamentaux de toute civilisation. Dans Le Déni de la mort (1973), il postule que les hommes ne peuvent pas se contenter de la seule satisfaction de leurs besoins matériels et qu’ils cherchent aussi à inscrire leur vie dans une histoire qui les surplombe. Pour Becker, une civilisation est d’abord une réponse à cette aspiration.
Voilà peut-être ce qui rend les cartons simultanés au box-office de L’Odyssée et de La Bataille de Gaulle si révélateurs. Alors que nos sociétés tendent à réduire le bonheur à des bienfaits concrets comme la santé et l’économie, les salles se remplissent pour des récits où sont en jeu des valeurs plus spirituelles : la patrie, le devoir, l’honneur. Comme si, au cœur même de notre univers consumériste, resurgissait le besoin de s’en extirper.
Le héros est un médiateur de l’idéal
Dans sa fameuse conférence « La profession et la vocation de savant » (1917), le sociologue allemand Max Weber a introduit la notion de « désenchantement du monde » : à mesure que progresse la rationalisation, l’existence devient étalonnable, chiffrable, tristement modélisable. Plus la technique organise le réel, moins elle semble apte à lui donner une signification profonde.
C’est ce qu’avait pressenti le philosophe des Lumières italiennes Giambattista Vico. Dans La Science nouvelle (1744), il décrit des civilisations qui, après avoir fait le sacre de la raison, finissent par entrer dans ce qu’il nomme la « barbarie de la réflexion ». En multipliant les concepts et les procédures, les institutions se maintiennent certes, mais leur âme s’efface.
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En 1947, Georges Bernanos appellera cela le « monde des robots ». Un monde où la technique cesse d’être un instrument pour devenir un modèle de civilisation. L’homme lui-même y est progressivement pensé comme un ensemble de comportements qu’il conviendrait d’optimiser. Résultat : alors que notre époque n’a jamais autant célébré l’individu, jamais elle n’a produit autant de conformisme.
À rebours de ce processus d’homogénéisation, les héros montrent que des individus singuliers et indociles peuvent lutter contre la fatalité. Vico parle d’« universaux fantastiques » pour qualifier ces personnages archétypaux qui incarnent, mieux que toutes les théories, un idéal éthique. Car les peuples préfèrent se représenter la vertu sous la forme de médiateurs légendaires plutôt qu’en ayant recours aux abstractions philosophiques. L’imagination ne détourne pas de la réalité : elle révèle ce qui mérite d’être aimé, imité ou défendu.
Si le courage, la fidélité ou la persévérance ont leur définition inscrite dans le dictionnaire, seuls les héros savent leur donner un visage. Ce que révèle le retour en grâce de figures comme Ulysse et De Gaulle n’est peut-être donc pas une soif d’explications, mais un appétit de transcendance et de poésie. Nous croulons sous les explications. Les sciences, la technique, la psychologie éclairent toujours davantage nos comportements. Seulement, comprendre la marche du monde ne résorbe pas l’abîme qui sépare, selon les mots d’Albert Camus, « l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».
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L’intelligence, même à son paroxysme, n’abolit pas l’absurdité de notre condition. Tandis que les héros, eux, remplissent le monde de sens. Une civilisation ne reste pas vivante en donnant une réponse à tout, mais en offrant à chacun une inspiration pour se dépasser. Derrière le plébiscite de L’Odyssée et de La Bataille de Gaulle se lit moins une nostalgie du passé qu’une envie de réenchanter le monde.
Antoine Gainot est l’auteur de Merde, la France qui dit non, un manifeste souverainiste paru en 2025
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