Quand les conditions de vie l’imposent, l’humanité est combattante, travailleuse, féconde et endurante. Mais nos sociétés prospères rendent ces efforts plus ou moins optionnels. Aussi devenons-nous de plus en plus apathiques, paresseux, voire avilis, cherchant avant tout le plaisir et le confort – ce qui annonce le retour des temps difficiles…
Au cœur du plus beau désert américain, à cheval sur l’Utah et l’Arizona, le lac Powell est un éden merveilleux où les eaux bleues remontent les canyons arides creusés jadis par le Colorado. Très logiquement, un tourisme lacustre s’y développe. Tout le monde vient ici en amoureux de la nature – moi le premier, qui ai parcouru en tous sens les méandres de ce lac, en 2025, sur un kayak.
Outre la beauté du cadre, le plus frappant de cette aventure fut de constater à quel point les plaisanciers, sur leurs gros bateaux, parvenaient à faire le contraire exact de ce pourquoi ils étaient venus. Leur finalité première – « profiter de la nature » – se voyait contredite par toutes leurs activités, qui se résumaient en une vaste invasion technologique : jet-ski, ski nautique, surf (oui, on peut faire du surf sur un lac en créant une vague à l’arrière d’un bateau lesté). A bord des bateaux, un luxe déconcertant garantissait à « la nature » de rester une vaporeuse abstraction.
Pour minimiser l’inconfort occasionné par cette nature résiduelle, les bateaux sont pourvus de climatisation, de canapés confortables, de frigos gigantesques, du wifi, etc. En pagayant sous un soleil de plomb, je profitais donc d’un double spectacle : la nature grandiose, d’une part, et l’inconséquence de mes congénères, d’autre part – oui, inconséquence, car ils regardaient ma coque de noix avec autant d’envie que de compassion. Ils auraient voulu (ils auraient aimé vouloir, plus exactement) se dépouiller de leur confort, suspendre leur culte du plaisir motorisé, éprouver le bonheur d’un contact authentique avec la beauté du monde[1]. Mais ils n’y parvenaient pas. Voyons pourquoi.
Hard times create strong men
En tant que produits de l’Evolution, nous avons les organes, les dispositions comportementales et les tendances psychiques permettant notre survie et notre reproduction dans les conditions préhistoriques. Ceux qui en étaient dépourvus n’ont pas laissé de descendants.
Parmi les modules psycho-comportementaux héréditaires et transculturels, la tendance à l’économie des moyens nous intéresse plus particulièrement. On confectionne des outils performants, on adopte des comportements efficients et on prend des mesures adaptées pour maîtriser son environnement et se faire une place dans la société sans gaspiller d’énergie (physique ou psychique)[2].
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Les comportements apparemment contreproductifs et les dépenses d’énergies apparemment inutiles (cultes religieux, dépenses somptuaires, combats rituels…) ont en fait une grande utilité sociale, donc font partie intégrante de la fitness (capacité à assurer sa descendance).
Notre penchant à l’économie de moyens nous incite à inventer des techniques plus efficientes permettant un travail plus productif. La maîtrise du feu, l’invention de l’arc ou de l’agriculture, donc le supplément nutritionnel qui en résulte, auraient pu se traduire par une « réduction du temps de travail ». Au lieu de cela, ces innovations, comme les suivantes, débouchèrent sur une fécondité accrue et une dépense énergétique croissante. Loin de nous épargner du travail, nos progrès furent investis dans la fécondité et le développement culturel. Notre « paresse naturelle » semblait provisoirement neutralisée.
Jusqu’à l’avènement des sociétés modernes industrialisées puis tertiarisées, seules quelques élites pouvaient jouir d’un certain confort sans produire d’effort correspondant. Pour les autres, dans ces époques difficiles, toute satisfaction requérait sudation. Les temps durs forgeaient des caractères endurcis.
Strong men create good times
Ces personnalités travailleuses, intelligentes et courageuses ont produit les merveilleuses civilisations dont nous pouvons jouir aujourd’hui. Des villes grandioses surgies de maraichages, des campagnes domestiquées, des ports et aéroports reliant les quatre coins du monde, une santé et une espérance de vies inespérées, des réfrigérateurs pleins de bonnes choses, des intérieurs climatisés, des bibliothèques et des musées pléthoriques et une connaissance encyclopédique accessible en quelques clics. Merci, chers ancêtres, pour ce legs inestimable.
Quoiqu’une majorité d’entre nous aimerait sans doute protéger, transmettre et enrichir cet héritage, tout se passe comme si nous nous contentions d’en profiter comme des rentiers. Notre paresse s’exprime enfin. Les sociétés les plus modernisées, en effet, travaillent de moins en moins, font de moins en moins d’enfants, passent de plus en plus de temps à se divertir et à s’abrutir devant des écrans[3]. Les valeurs de l’effort, de l’honneur, du devoir et du courage cèdent leur place à celle du plaisir sous toutes ses formes.
Nous faisons beaucoup de sport, certes. Mais il s’agit souvent d’une activité tournée vers la contemplation narcissique de son corps ou de ses performances. Le sport est moins une contrainte qu’un moyen jouissif de différer les contraintes. Une difficulté aménagée permettant de fuir des difficultés plus redoutables. Une « décompression » qui manifeste notre difficulté à endurer les pressions de la vie. Un luxe que s’autorise une société prospère – nullement un moyen d’accroître cette prospérité.
Bref, notre tendance à l’économie de moyens ne se traduit plus en productivité supérieure, mais en feignantise, oisiveté et décompression (footing, shopping, scrolling). Les bâtisseurs de civilisations, en nous adoucissant la vie, nous ont rendus paresseux et dépensiers (dépense de calories, d’argent et de temps).
Good times create weak men
Revenons au lac Powell, où l’on voit de riches plaisanciers quasi-envier le dépouillement d’un kayakiste. Les acteurs des sociétés d’abondance semblent dépenser beaucoup d’argent pour un résultat inférieur à celui qu’ils auraient obtenu sans dépense. Ils n’adaptent pas les moyens aux fins projetées.
Il est bien connu que la junk food provoque des maladies cardio-vasculaires, mais personne n’en consomme à des fins suicidaires. Alors pourquoi nous gavons-nous de gras et de sucre ? Parce qu’il est plus facile de se laisser aller que de se discipliner.
Les Sud-Coréens n’ont pas décidé d’euthanasier leur société ; et pourtant, ils cessent de faire des enfants. Pourquoi donc ? Parce qu’élever des enfants requiert des investissements colossaux (temps, argent, stress, engagement affectif) – sans compter la difficulté de construire un couple. En un mot, la parentalité est fatigante.
La conjugalité aussi. Si le taux de célibat monte en flèche dans les sociétés contemporaines, ce n’est pas par choix, mais parce que les gens deviennent des frileux sociaux, des timides, des casaniers, d’une part, et, d’autre part, parce que les rapports conjugaux requièrent des négociations dont nous ne voulons plus supporter le coût psychique – donc nous divorçons.
Toute socialisation réclame un travail de décentrement, c’est-à-dire l’effort de sortir de son confort psychique immédiat pour envisager le point de vue d’autrui. Pour une bonne partie d’entre nous, c’est devenu la mer à boire. Nous préférons passer du temps sur les réseaux sociaux calés dans notre lit, plutôt que de nous contraindre à respecter l’heure et le lieu d’un rendez-vous fixé à l’avance[4].
Le principe d’économie psychique s’impose à tous ceux qui, affaiblis par la prospérité, ne savent plus lui opposer de contrepoids (volonté, ténacité, ambition, morale).
Weak men create hard times
Ce principe s’applique aussi au monde intellectuel : nous supportons de moins en moins la contradiction et lui préférons des bulles cognitives sécurisées[5]. La sécurité psycho-intellectuelle passe par la chaleur du préjugé et le confort de l’ignorance. A la douilletterie physique et psychique s’ajoute une chochotterie intellectuelle encore plus délétère, car, quand une civilisation préfère se vautrer dans ses idées reçues qu’affronter la complexité du réel, elle se condamne.
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Chacun peut comprendre cette sentence à sa guise. Voici une interprétation parmi d’autres : c’est par douilletterie que nos bien-pensants refusent l’autorité à l’école et la sélection à l’Université, la répression dans les prétoires et l’expulsion des clandestins, la modération de l’Etat-nounou et des impôts de production, ou encore la rigueur budgétaire. Car tout cela sonne de droite. Or dans les milieux de la haute culture (universitaire, éditoriale, journalistique, artistique, etc.), il est plus confortable d’être de gauche[6].
De même que le fumeur ne fume pas pour avoir un cancer des poumons, nous n’adoptons pas des politiques scolaire, pénale, migratoire, économique et fiscale pour nous suicider collectivement. Nous courons pourtant à la tombe, pour une raison identique au tabagisme : il est trop dur de s’arrêter et de changer son logiciel affectivo-intellectuel.
En fait, nos comportements sont de plus en plus commandés par un double principe : fuir les contraintes et chérir les plaisirs. L’existence entière risque de ressembler à une chips croustillante devant laquelle, vautrés, la bouche ouverte, nous ne consentirions à faire d’autre effort que la croquer. Personne ne veut devenir une vache apathique, mais comme il est fatiguant d’être un lion, nous nous avachissons – et prenons le risque d’être mangés par ce qu’il reste de lions autour de nous. L’intolérance à la contrainte annonce des temps difficiles.
[1] Vincent Citot, Les méandres de la liberté. Récit et philosophie d’un baroudeur, à paraître.
[2] S. Bohler, Le Bug humain, R. Laffont, 2019, p. 100-104. Voir aussi ses considérations sur le cortex cingulaire dans Où est le sens, R. Laffont, 2020.
[3] N. Postman, Se distraire à en mourir [1985], Nova éd., 2010 ; O. Babeau, La Tyrannie du divertissement, Buchet-Chastel, 2023 et L’ère de la flemme, Buchet Chastel, 2025 ; P. Perri, Génération farniente, L’Archipel. 2023.
[4] Vincent Citot, « Le problème du lien social dans une société douillette et hypermonétisée », Causeur, 23 juillet 2026.
[5] J. Haidt, G. Lukianoff, The Coddling of the American Mind [2015], Penguin, 2019.
[6] S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, L’Observatoire, 2025.
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