L’éditorial de l’été d’Elisabeth Lévy.
C’est pratique. Un scandale peut en cacher un autre et même deux. Le syndicat parisien des grandes consciences s’est jeté sur une faute vénielle commise, reconnue et regrettée par Guillaume Erner, y voyant l’occasion rêvée, d’une part de régler ses comptes avec le matinalier de France Culture, pas assez mélenchonisé et trop sioniste à son goût, et de l’autre d’escamoter des déclarations fâcheuses du grand-historien Patrick Boucheron et du général Tapioca Insoumis. D’une pierre trois coups.
Le 24 juin, Erner reçoit Marine Le Pen, parce qu’après les mises en garde de l’Arcom à France Culture, il faut bien que quelqu’un s’y colle. Il diffuse malencontreusement un montage trompeur d’une phrase de Mélenchon, laissant penser qu’elle visait les juifs alors qu’il ne faisait que cracher son mépris pour la caste des « tout-puissants financiers et leurs marionnettes médiatiques, politiques ». S’essuyer les pieds sur les « riches et puissants », c’est courageux. Et personne, à Radio France, ne vous reprochera ce douteux amalgame. Ce n’est pas antisémite. Juste débile.
Le lendemain, Mélenchon, haranguant ses partisans réunis devant le palais de justice, se demande si le 7-Octobre est bien une attaque terroriste parce qu’après tout « la question de la forme de la résistance que l’on oppose à une oppression est une affaire qui se discute ». Silence radio quasi général. Comme l’observe ironiquement et mélancoliquement Jean-Paul Lilienfeld dans notre numéro de l’été, se tromper sur le caractère antisémite d’une phrase est bien plus scandaleux que suggérer que le plus grand massacre antijuif depuis 1945 pourrait être qualifié d’acte de résistance. Des bébés juifs enlevés et assassinés, c’est triste, mais moins grave que l’injustice subie par Mélenchon. La victime, c’est lui ! La meute morale est désormais trop affairée à se déchaîner contre Erner pour dénoncer et même entendre les obscénités du chef Insoumis. Lequel, découvrant que le montage original provient d’un média pro-israélien, s’interroge innocemment sur X : « Erner le savait. France Culture est donc au bout d’une chaîne de production d’une influence étrangère ? » Erner, vous êtes sioniste ?
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Dans cet indécent vacarme, la sidérante réponse de Patrick Boucheron au même Guillaume Erner, la veille de l’offense faite à Mélenchon, finit pareillement sous le tapis. Historien préféré des gogos du multiculti et ravis de la crèche décoloniale, Boucheron pense que la France a été fabriquée par l’immigration, so subversif. Marie-Antoinette brandissant sa tête coupée lors de la cérémonie d’ouverture des JO, c’est lui. Très content de sa personne, il semble passer plus de temps à en assurer la promotion et à bâtir ses réseaux qu’à travailler. C’est le Bourdieu du pauvre.
Le 23 juin, invité sur France Culture pour commenter la panthéonisation de Marc Bloch, dont il s’enorgueillit d’être l’un des artisans, il insiste lourdement sur le fait que Marc Bloch ne doit pas être honoré comme juif puisqu’il était athée. Le consternant Monsieur Boucheron confond judaïsme et judéité, croyance et généalogie. Il ignore qu’il y a sans doute plus de juifs athées que de juifs observants. Du reste, entre Lucien Febvre (qui a accepté de diriger la revue des Annales dont le nom de son ami Bloch avait été effacé pour cause de lois antijuives) et Marc Bloch, il ne choisit pas, car il ne veut pas « opposer trop strictement et de manière trop morale celui qui va mourir au combat et celui qui va acheter du papier aux Allemands ». Louable refus du manichéisme pour un gars qui adore combattre des fascistes et des nazis imaginaires.
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Erner évoque ensuite la résurgence contemporaine de l’antisémitisme derrière le masque de l’antisionisme, se demande si la célébration d’un juif mort n’est pas un alibi pour nier ce qui arrive aux juifs vivants. Raidissement immédiat du grand-historien-humaniste « Voulez-vous dire que Marc Bloch était sioniste ? Rien ne documente son intérêt pour la question sioniste. Il était français. » On lui cause antisémitisme, Boucheron répond par la « question sioniste ». Et au passage suggère qu’on ne peut pas être français et sioniste. Erner insiste. Et s’attire finalement cette réplique : « On vous laisse parler tout seul. » Ou tout seuls ? Qui est « on », qui est « vous » ? À l’oral, on ne sait pas si on entend Patrick Boucheron parlant à Guillaume Erner ou un représentant de la gauche s’adressant à ces enquiquineurs de juifs, en tout cas à ceux qui s’inquiètent de l’antisémitisme au lieu de se battre la coulpe pour les crimes de Netanyahou. Parle à mon fondement.
Patrick Boucheron ne justifie pas l’antisémitisme. Il s’en fout. Comme de l’an 40.
Certes, cette glaçante fin de non-recevoir suscite quelques réactions. Juifs et des amis-des-juifs téléphonent et pétitionnent. Mais l’aura de Boucheron à gauche ne faiblit pas d’un iota. Peut-être même que son indifférence assumée à la « question sioniste » amplifie sa gloire. Si ça se trouve, ils sont nombreux, dans sa famille idéologique et au-delà, à penser que ces histoires de juifs sont fatigantes et qu’après tout, avec ce qui se passe « là-bas », il y a de bonnes raisons de ne pas les aimer ici. Je laisse Patrick Boucheron parler tout seul. Reste à espérer que la boucheronisation des esprits ne soit pas trop avancée et que la majorité des Français comprenne que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des juifs.




