À l’occasion d’une journée nationale de mobilisation contre l’immigration clandestine, l’Afrique du Sud a déployé un important dispositif sécuritaire. Car derrière cette manifestation se dessine une crise économique profonde, un système migratoire fortement contesté et la persistance d’un risque de violences xénophobes, déjà observées à plusieurs reprises dans l’histoire post-apartheid du pays.
L’Afrique du Sud retient son souffle. Alors que plusieurs organisations anti-immigration ont appelé aujourd’hui à une vaste mobilisation nationale contre les migrants en situation irrégulière, le gouvernement du président Cyril Ramaphosa a placé les forces de sécurité en état d’alerte maximale afin d’éviter une nouvelle flambée de violences.
Les autorités fédérales craignent que des rassemblements présentés comme pacifiques ne dégénèrent en attaques ciblées contre les populations étrangères et ont appelé la population au calme.
Une xénophobie récurrente depuis deux décennies
Dans plusieurs zones urbaines et périurbaines d’Afrique du Sud, les tensions anti-migrants connaissent depuis quelque temps une recrudescence inquiétante, sur fond de crise socio-économique persistante et de profondes inégalités. Si le phénomène n’est pas nouveau, son intensité et sa régularité interrogent désormais la capacité de l’État à contenir une colère sociale qui se déplace de plus en plus vers les populations étrangères.
Longtemps un des leaders des BRICS+ l’Afrique du Sud reste encore l’un des pays les plus inégalitaires au monde, avec un chômage massif (33 % selon Statistics South Africa,) touchant particulièrement les jeunes Sud-africains noirs. Dans les townships et les quartiers populaires, cette situation alimente un sentiment d’abandon et de concurrence directe autour des ressources limitées – emplois informels, petits commerces, accès au logement ou aux services publics où le parti d’extrême-gauche Economic Freedom Fighters de Julius Malema y cultive son terreau, alimentant toutes les haines raciales.
Dans ce climat tendu, les migrants venus d’autres pays africains- notamment du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de Somalie ou encore du Nigeria – sont régulièrement désignés comme boucs émissaires. Présents dans de nombreux secteurs socio-économiques de l’Afrique du Sud, ils sont accusés par certains de « capter » des opportunités économiques déjà rares pour les Sud-africains qui peinent à terminer leur fin de mois Ces perceptions, souvent manichéennes, alimentent des discours xénophobes récurrents, loin de cette image de nation arc-en-ciel rêvée et souhaitée par le président Nelson Mandela, icône de la lutte anti-apartheid.
Des tensions qui ont été régulièrement suivies de flambées de violence comme en 2008, 2015, 2019 ou encore en 2021, traînant sa cohorte de morts derrière elle. Plus récemment, l’émergence de mouvements populistes et locaux, comme Operation Dudula, ou March and March, soutenus par des partis politiques mineurs (comme l’Action Sa), a contribué à organiser une partie de cette hostilité, en menant des actions ciblées visant à expulser des migrants de certains quartiers ou à leur interdire l’accès à certains espaces économiques.
Cyril Ramaphosa appelle au respect de l’État de droit
Conscient du risque d’escalade alors que se profilent des élections municipales cruciales pour l’African National Congress (ANC), au pouvoir depuis 1994, le président Cyril Ramaphosa a multiplié les consultations avec différents responsables politiques, communautaires et traditionnels.
Le chef de l’État s’est notamment entretenu avec le roi zoulou Misuzulu kaZwelithini à la résidence présidentielle de Pretoria afin d’obtenir son soutien pour apaiser les tensions. À cette occasion, le dirigeant sud-africain a rappelé un principe fondamental : « L’application des lois sur l’immigration relève exclusivement de l’État et des forces de l’ordre. »
Le président a également demandé au souverain zoulou d’encourager « des comportements pacifiques et respectueux de la loi », tout en soutenant les efforts du gouvernement pour lutter contre l’immigration clandestine dans un cadre strictement légal. Personnalité particulièrement influente dans le KwaZoulou, province appelée à devenir l’épicentre des manifestations anti-migrants, le roi Misuzulu a adopté une position nuancée, appelant chacun à respecter la loi et manifester pacifiquement.
Pourtant, le souverain estime que les migrants entrés sans autorisation sur le territoire doivent quitter le pays. Une position qu’il avait déjà laissée transparaître dans un discours prononcé en février dernier, dans lequel il avait employé une formule controversée à l’égard des étrangers en situation irrégulière. « Les étrangers (« kwerekwere ») entrés illégalement dans le pays le savent et doivent partir, car personne n’est sans foyer » avait sèchement déclaré le roi Misuzulu. Cette ligne demeure dans la continuité de celle adoptée par la maison royale depuis le règne de son prédécesseur. Lors des émeutes anti-migrants de 2017, le roi Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu avait lui-même déjà suscité la polémique en appelant les étrangers à « faire leurs bagages ».
Les appels au calme et à la fermeté se multiplient
Face aux risques de débordements, Pretoria a décidé de mobiliser d’importants moyens pour un coût se chiffrant à plusieurs millions d’euros.
Tous les congés des policiers ont été annulés, l’armée a été déployée autour des infrastructures critiques tandis que les sociétés privées de sécurité ont été placées en état d’alerte maximale. Le ministre de la Police par intérim, Firoz Cachalia, a averti que les forces de l’ordre interviendraient immédiatement en cas de violences. La vice-ministre de la Police s’est montrée tout aussi ferme : « Il n’y aura aucune tolérance pour la xénophobie, le vigilantisme ou l’intimidation, ni pour quiconque pense pouvoir décider qui peut ou non vivre dans nos communautés », a ajouté Polly Boshielo.
Cette crise a également mis en lumière les difficultés du ministère de l’Intérieur à faire appliquer la loi. Nommé en 2024 dans le gouvernement d’union nationale, le ministre Leon Schreiber a reconnu qu’une réforme profonde du système migratoire était devenue indispensable (3 millions d’immigrés ont été recensés par le gouvernement soit 5% de la population actuelle du pays, dont une large majorité provenant du continent africain). Issu de l’opposition de centre-droit afrikaner (Democratic Alliance), il a martelé qu’il ne « tolérerait aucune utilisation d’allégations relatives à la nationalité d’une personne ou à son statut migratoire pour porter atteinte à sa dignité humaine et à notre Constitution ».
Afin d’apaiser les tensions, les autorités ont récemment annoncé l’annulation de milliers de visas, dont près de 2 000 visas étudiants. Parallèlement, plus d’une dizaine de milliers de ressortissants étrangers issus du continent africain « apeurés et terrorisés », ont déjà été rapatriés dans leurs pays respectifs « de manière ordonnée, légale et humaine ».
Plusieurs organisations de défense des droits humains, des syndicats, des représentants religieux et des organisations patronales ont appelé à éviter tout amalgame entre immigration, criminalité et crise économique. La Fédération sud-africaine des syndicats a rappelé ainsi que les difficultés économiques du pays ne peuvent être imputées aux seuls migrants et invite les travailleurs à poursuivre normalement leur activité. « Nous exhortons les travailleurs à reprendre le travail et à ne pas mettre leur emploi en péril. Le gouvernement doit agir avec fermeté contre l’intimidation, les violences et les attaques visant les travailleurs et les infrastructures essentielles », insiste l’organisation.
L’Afrique du Sud, loin d’être un cas isolé
L’Afrique du Sud ne fait pourtant pas figure d’exception. Tout le continent a déjà été touché par une vague similaire de xénophobie anti-migrants.
En Côte d’Ivoire, dans les années 1990 et 2000, la montée du concept « d’ivoirité » mis en place par le gouvernement avait contribué à fragiliser la place des populations venues du Burkina Faso ou du Mali, essentiellement regroupées dans le nord du pays. Les tensions politiques doublées par les tensions xénophobes avaient finalement abouti à une tentative de coup d’État et une longue guerre civile.
Au Nigeria, plusieurs vagues d’expulsions massives ont également eu lieu dans les années 1980, visant notamment des travailleurs ghanéens ou d’autres ressortissants ouest-africains, dans un contexte de crise économique. Dans d’autres régions, comme en Angola, au Gabon ou au Botswana, des épisodes d’expulsions ou de tensions sociales ont également été observés à l’encontre de travailleurs étrangers, notamment dans les secteurs du commerce ou des mines, lorsque la conjoncture économique se dégradait. Au Kenya, des tensions ont régulièrement touché les réfugiés somaliens, notamment dans les camps de Dadaab et de Kakuma, en mai 2016.
En Afrique du Nord, la Libye a connu à plusieurs reprises des violences et des expulsions de travailleurs migrants subsahariens, en particulier après 2011, dans un contexte d’effondrement de l’État et de fragmentation des autorités locales. Ces migrants ont souvent été pris pour cibles par des milices ou retenus dans des conditions extrêmement précaires, voire réduits en esclavage. En Tunisie également, certaines tensions récentes ont visé des migrants d’Afrique subsaharienne, sur fond de débat politique autour de l’immigration irrégulière et de la pression économique, sans que cela n’émeuve l’Occident pour autant.
Entre colère sociale, défaillances de la politique migratoire et montée des discours nationalistes, plongée dans un « état de désastre national » selon les termes du président Cyril Ramaphosa, l’Afrique du Sud se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire alors qu’elle peine déjà à réconcilier Sud-africains blancs et noirs, que des velléités d’indépendance par une partie des Afrikaners ou d’autres ethnies africaines se font entendre, chacun exigeant des référendums sur la question.
Si le gouvernement affirme vouloir reprendre le contrôle de l’immigration clandestine, il cherche également avant tout à empêcher que cette crise ne se transforme une nouvelle fois en explosion de violences xénophobes, dont les conséquences humaines, économiques ou diplomatiques pourraient dépasser largement les frontières du pays, et déstabiliser toute la zone australe du continent.




