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Belfast et le Mur de la cécité européenne


Belfast et le Mur de la cécité européenne
Belfast, 10 juin 2026 © Peter Morrison/AP/SIPA

La ville a été secouée par de violentes protestations populaires après l’agression subie par Stephen Ogilvie. Les élites outre-Manche tentent une nouvelle fois de raisonner le peuple coupable d’avoir vu ce qu’il a vu dans cette dramatique affaire


À Belfast, après la terrible agression de Stephen Ogilvie, qui a perdu un œil et subi des blessures gravissimes lors d’une attaque au couteau attribuée à un ressortissant soudanais, des émeutes et des manifestations ont éclaté pendant plusieurs jours, entraînant affrontements avec la police, incendies et violences urbaines. La famille de la victime elle-même a appelé au calme tandis que la colère continuait de se répandre dans une partie de l’Irlande du Nord.

Crises profondes

De l’autre côté de la mer d’Irlande, l’Angleterre connaît depuis plusieurs années une agitation comparable, quoique différente dans ses formes. Les rassemblements organisés autour de Tommy Robinson attirent des dizaines de milliers de personnes et témoignent de l’existence d’une inquiétude diffuse concernant l’immigration, l’identité nationale et la capacité des institutions à entendre les préoccupations d’une partie des classes populaires. Que certains voient en lui un agitateur raciste, d’autres un héros de la liberté importe finalement moins que ce qu’il révèle : l’existence d’une fracture devenue impossible à dissimuler.

Pendant ce temps, en Allemagne, l’Alternative für Deutschland poursuit sa progression malgré les condamnations morales et les mises en garde répétées de l’ensemble des partis traditionnels. En France enfin, le Rassemblement national s’impose élection après élection comme la principale force d’opposition, au point que le « barrage républicain », longtemps présenté comme une réponse suffisante, apparaît désormais à beaucoup moins comme une solution que comme le symptôme d’une impuissance politique grandissante.

Partout, les mêmes phénomènes surgissent sous des formes différentes : sentiment de dépossession culturelle, défiance envers les institutions, inquiétudes liées aux transformations démographiques, interrogation sur l’intégration de populations venues d’horizons très différents, notamment de pays du Moyen-Orient et d’Afrique où l’islam occupe une place centrale dans la vie sociale et culturelle, impression enfin que certaines questions ne peuvent plus être abordées librement sans entraîner immédiatement une condamnation morale. Partout également, les élites répondent de la même manière : elles dénoncent les conséquences, elles disqualifient les symptômes, elles multiplient les injonctions morales, mais elles semblent incapables de regarder en face ce qui travaille les profondeurs de leurs sociétés.

C’est à partir de cette crise européenne qu’il faut comprendre ce qui se joue aujourd’hui en France. Non comme un phénomène isolé, non comme une singularité nationale, mais comme l’une des expressions les plus visibles d’une fracture qui traverse désormais l’ensemble du continent occidental et dont les secousses, de Belfast à Berlin, de Londres à Paris, dessinent peut-être les premiers contours d’une nouvelle époque.

Il se passe en Europe quelque chose que les catégories ordinaires du commentaire politique ne parviennent plus à saisir. Les mots continuent de circuler avec la même régularité rassurante qu’autrefois : populisme, extrême droite, réaction identitaire, nationalisme, dérive illibérale. Les éditoriaux se succèdent, les experts s’interrogent, les gouvernements promettent de restaurer la confiance démocratique, et pourtant le phénomène qu’ils prétendent décrire continue de progresser avec une obstination qui devrait finir par les intriguer. Car enfin, si les mêmes inquiétudes surgissent simultanément dans des sociétés aussi différentes que l’Angleterre, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas ou la Suède, si les mêmes fractures apparaissent à des milliers de kilomètres de distance sous des formes certes différentes mais reconnaissables, si les mêmes catégories populaires expriment partout le sentiment d’être devenues étrangères aux récits que leurs dirigeants produisent en leur nom, alors peut-être faudrait-il admettre que le problème ne réside pas uniquement dans les peuples mais également dans la manière dont les élites regardent — ou refusent de regarder — la réalité qui les entoure.

Belfast, singulier miroir

L’Angleterre offre aujourd’hui l’un des spectacles les plus révélateurs de cette situation. Longtemps, les Britanniques ont cru que leur histoire particulière, leur pragmatisme politique, leur tradition parlementaire et leur rapport presque organique aux libertés publiques les protégeraient des convulsions qui affectaient le continent. Ils observaient les crises européennes avec cette distance légèrement ironique qui fut pendant longtemps l’une des formes de leur génie national. Pourtant, depuis plusieurs années, les tensions se multiplient. Derrière les manifestations, les polémiques récurrentes sur l’immigration, les débats sur l’identité nationale, les mobilisations autour de personnalités controversées comme Tommy Robinson, ce n’est pas seulement une querelle idéologique qui se dessine, mais quelque chose de plus profond : le sentiment croissant, chez une partie de la population, que les transformations majeures de la société se déroulent sans qu’elle puisse réellement les comprendre, les maîtriser ou même les discuter librement.

L’Irlande du Nord, dont les blessures historiques semblaient relever d’une autre époque, apparaît elle aussi comme un miroir singulier de l’Europe contemporaine. Certes, les causes immédiates des tensions qui peuvent s’y manifester diffèrent de celles observées ailleurs, mais l’impression générale demeure comparable : celle d’une société traversée par des interrogations identitaires auxquelles les réponses institutionnelles paraissent de moins en moins adaptées. Comme si les anciennes fractures politiques cédaient progressivement la place à des fractures plus diffuses, plus difficiles à nommer, touchant à la culture, à l’appartenance, à la mémoire et à la continuité historique.

L’Allemagne, quant à elle, représente sans doute le cas le plus fascinant. Pendant des décennies, elle a incarné pour beaucoup l’avenir de l’Europe : prospérité économique, stabilité institutionnelle, dépassement des nationalismes anciens, ouverture maîtrisée sur le monde. Or voici qu’au cœur même de ce modèle s’installe une contestation durable, portée notamment par l’AfD, dont la progression continue devrait conduire à davantage d’interrogations qu’à des condamnations rituelles. Car le phénomène essentiel n’est pas l’existence d’un parti contestataire ; les démocraties ont toujours connu de tels mouvements. Le phénomène essentiel réside dans l’incapacité croissante des formations traditionnelles à comprendre pourquoi des millions de citoyens persistent à soutenir des forces que l’ensemble de l’appareil médiatique, culturel et politique leur présente comme dangereuses.

La France appartient pleinement à ce paysage européen de la défiance. Elle n’en constitue ni l’origine ni l’exception. Elle en est peut-être la forme la plus dramatique parce qu’elle fut longtemps le pays où le politique occupait une place presque sacrée. Ailleurs, la nation pouvait être un héritage ; en France, elle était également un projet. Ailleurs, l’État était une administration ; en France, il était une incarnation. Ailleurs, la politique consistait à gérer les affaires communes ; en France, elle prétendait écrire l’Histoire. Or c’est précisément cette ambition qui semble aujourd’hui épuisée.

Il faudrait entreprendre un jour la chronique de cette France qui continue de marcher parmi les vivants avec la majesté un peu triste des civilisations fatiguées, comme ces aristocrates ruinés qui conservent les gestes de leur grandeur longtemps après avoir perdu les moyens de l’entretenir. Les administrations fonctionnent encore. Les ministères produisent leurs circulaires. Les médias commentent chaque événement avec une ardeur intacte. Les élections continuent d’organiser la vie publique. Pourtant, derrière cette activité incessante se développe l’impression étrange que quelque chose d’essentiel s’est retiré du cœur même du pays.

La France n’est pas morte. Les nations meurent rarement d’un seul coup. Elles s’effacent lentement, par épuisement intérieur, par perte de confiance en elles-mêmes, par incapacité à transmettre ce qui les a constituées. Elles continuent longtemps d’habiter leurs institutions alors même qu’elles cessent progressivement d’habiter leur propre récit.

Etrange diagnostic

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas seulement l’affaiblissement de l’autorité politique mais la transformation du politique lui-même. La droite, la gauche et le centre semblent souvent se distinguer davantage par leur vocabulaire que par leur vision du monde. Tous promettent le changement. Tous administrent la continuité. Tous dénoncent la défiance populaire. Tous contribuent à la nourrir.

La grande mutation de notre époque réside peut-être dans le remplacement progressif du politique par la morale. Là où les générations précédentes débattaient d’intérêts contradictoires, de stratégies nationales ou de choix collectifs, nous assistons de plus en plus souvent à des affrontements entre le Bien et le Mal. Les désaccords ne sont plus discutés ; ils sont psychologisés ou moralement qualifiés. Les opposants ne sont plus réfutés ; ils sont suspectés. Les inquiétudes ne sont plus examinées ; elles sont diagnostiquées.

Cette évolution explique en partie l’impossibilité croissante d’aborder sereinement certaines questions pourtant centrales. La question migratoire en constitue l’exemple le plus frappant. Il ne s’agit pas du seul problème auquel l’Europe est confrontée. Les difficultés économiques, la désindustrialisation, la crise démographique, l’affaiblissement des systèmes éducatifs ou la fragmentation culturelle jouent également un rôle majeur. Mais l’immigration concentre plusieurs interrogations fondamentales à la fois : celle des frontières, celle de la souveraineté, celle de l’intégration, celle de la transmission culturelle et, plus profondément encore, celle de la définition même de la communauté politique.

Pendant longtemps, les élites européennes ont cru que la prospérité économique suffirait à résoudre ces questions. Elles ont pensé que l’appartenance nationale finirait naturellement par céder la place à une citoyenneté plus abstraite, plus fluide, plus universelle. Elles ont imaginé que les différences culturelles se dissoudraient progressivement dans le marché, dans la consommation et dans les droits individuels. Or les sociétés humaines ne fonctionnent pas ainsi.

Une nation n’est pas seulement une économie. Elle est aussi une mémoire, une langue, un ensemble de références implicites, une manière particulière de raconter le passé et d’imaginer l’avenir. Elle repose sur un capital symbolique accumulé au fil des générations et dont la fragilité apparaît précisément lorsqu’on cesse de le considérer comme nécessaire.

Une partie importante de l’immigration contemporaine provient de sociétés marquées par des traditions religieuses, culturelles et historiques différentes de celles qui ont façonné l’Europe occidentale. Constater cette réalité c’est reconnaître qu’une assimilation réussie exige davantage qu’une insertion économique. Elle suppose l’existence d’un cadre commun suffisamment solide pour accueillir des trajectoires diverses sans se dissoudre lui-même.

C’est précisément ce cadre qui semble aujourd’hui vaciller.

Les classes populaires perçoivent souvent cette fragilité avant les autres parce qu’elles vivent les transformations de manière immédiate. Elles les rencontrent dans les écoles, dans les transports, dans les services publics, dans les quartiers où se redessinent progressivement les équilibres démographiques et culturels. Elles constatent des changements dont elles ne possèdent pas toujours les outils intellectuels pour analyser les causes, mais dont elles éprouvent directement les conséquences.

Le problème est qu’entre cette expérience vécue et le discours officiel s’est progressivement creusé un fossé. Une partie croissante des citoyens a le sentiment que ce qu’elle observe n’est pas ce qu’on lui décrit, que ce qu’elle vit n’est pas ce qu’on lui explique, et que les mots disponibles pour raconter son expérience lui sont constamment retirés. C’est ici que commence véritablement la crise démocratique. Car une démocratie ne repose pas seulement sur des institutions. Elle repose également sur la confiance. Elle suppose que les gouvernés puissent reconnaître dans les paroles de leurs gouvernants une description à peu près fidèle du monde qu’ils habitent. Lorsque cette correspondance disparaît, les mécanismes institutionnels continuent certes de fonctionner, mais ils se vident progressivement de leur substance.

Le succès des mouvements qualifiés de populistes ne peut être compris indépendamment de cette fracture. Qu’il s’agisse du Rassemblement national en France, de l’AfD en Allemagne ou d’autres formations comparables ailleurs, leur progression traduit moins une adhésion unanime à un programme qu’un sentiment partagé : celui que certaines réalités ne trouvent plus leur place dans le débat public traditionnel.

Cette situation produit un paradoxe remarquable. Plus les élites dénoncent certaines inquiétudes, plus elles contribuent à leur enracinement. Plus elles cherchent à fermer certains débats, plus elles renforcent ceux qui prétendent les rouvrir. Plus elles invoquent la morale, plus elles affaiblissent leur autorité politique.

Le fameux « barrage » en constitue peut-être l’illustration la plus parfaite. À force de demander aux citoyens de voter contre quelque chose plutôt que pour quelqu’un, à force de transformer chaque élection en référendum moral sur les intentions supposées des électeurs, les classes dirigeantes ont fini par créer le sentiment que la démocratie elle-même fonctionnait sous condition.

Or les peuples supportent difficilement d’être continuellement soupçonnés. Ils acceptent la contradiction. Ils acceptent parfois l’échec. Ils acceptent même des sacrifices considérables lorsqu’ils leur semblent justifiés. Mais ils supportent mal qu’on leur explique sans cesse qu’ils ne comprennent pas leur propre existence.

À cette crise politique s’ajoute une question plus profonde encore, que l’on pourrait appeler le symptôme juif. L’histoire européenne enseigne qu’il existe souvent un lien étroit entre la santé morale d’une société et la place qu’elle accorde à ses Juifs. Non parce que ceux-ci constitueraient une catégorie à part, mais parce qu’ils représentent souvent un remarquable indicateur des tensions souterraines qui traversent une nation.

Lorsqu’une partie d’entre eux commence à douter de son avenir, lorsqu’elle envisage le départ, lorsqu’elle ne se sent plus pleinement protégée par le pacte civique, c’est rarement un phénomène isolé. Cela révèle généralement quelque chose de plus vaste concernant la capacité d’une société à préserver les conditions mêmes de sa coexistence.

La France, comme d’autres pays européens, a connu cette inquiétude. Il serait imprudent d’en sous-estimer la portée.

Car la question qui se pose aujourd’hui dépasse largement les enjeux électoraux du moment. Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir d’un gouvernement ou d’un parti. C’est la capacité de l’Europe à retrouver un langage commun lui permettant de penser son propre avenir sans sombrer ni dans l’autocélébration naïve ni dans l’autodénigrement permanent.

Le véritable mur de la cécité n’est pas construit par l’ignorance. Il est construit par la peur. La peur de regarder certaines réalités dans toute leur complexité. La peur de distinguer entre description et approbation. La peur d’admettre que des inquiétudes peuvent être légitimes sans que toutes les réponses proposées le soient. La peur, enfin, de reconnaître que les peuples perçoivent parfois avant leurs dirigeants les transformations qui affectent leur propre monde.

Mais le réel possède une qualité particulière : il finit toujours par revenir.

Il revient dans les urnes, dans les manifestations, dans les fractures sociales, dans les débats que l’on croyait clos, dans les silences mêmes de ceux qui ont cessé de croire aux discours officiels. On peut différer longtemps la confrontation avec lui. On ne peut jamais l’abolir.

Et peut-être est-ce cela qui inquiète aujourd’hui tant de responsables européens : moins la progression de tel ou tel mouvement politique que la possibilité de voir s’effondrer, sous la pression des faits, l’ensemble du récit à travers lequel ils interprétaient depuis des décennies les transformations du continent.

Car lorsqu’un peuple cesse de reconnaître son expérience dans les paroles de ceux qui le gouvernent, lorsqu’une nation doute de sa propre continuité, lorsqu’une civilisation hésite à transmettre ce qui l’a constituée, alors commence une période de turbulence dont nul ne peut prévoir l’issue. Ce n’est pas nécessairement la catastrophe. Ce n’est pas nécessairement la renaissance. C’est simplement le retour de l’Histoire, cette vieille puissance que l’Europe croyait parfois avoir congédiée et qui, une fois encore, frappe à sa porte.



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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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