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Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi

Le petit monde de la culture face à la contradiction


Canal+: quand la gauche confond le pluralisme avec le monopole de l’entre-soi
Siège de Canal + à Issy les Moulineaux près de Paris, 2025 © KARIM ABOU RIALAH/SIPA

La fameuse affaire de la « pétition anti-Bolloré » visant Canal+ a permis au cinéma français de découvrir que le pluralisme réel implique aussi la contradiction. Depuis ce petit scandale, et bien que rien n’interdirait en principe de le faire, les signataires peinent à démontrer la moindre influence idéologique droitière avérée de Vincent Bolloré sur les films produits par son groupe. Aberrant. Analyse.


Il y a quelque chose de fascinant dans la séquence qui secoue actuellement le cinéma français autour du groupe Bolloré et de Canal+. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une partie du monde culturel qui célèbre depuis des années la diversité, l’ouverture et le pluralisme… mais qui semble découvrir avec effroi qu’un pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction idéologique. Voilà probablement le véritable sujet de cette affaire. Le reste — les tribunes, les indignations, les accusations de fascisation ou de maccarthysme — n’en constitue finalement que la surface visible.

Un pluralisme de la convergence

Tout est parti d’une tribune dénonçant « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma à travers Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+. Puis est venue la réponse maladroite de Maxime Saada, expliquant ne plus avoir « envie de travailler avec des gens qui [le] traitent de crypto-fasciste ». Aussitôt, les accusations de discrimination se multiplient, la Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent la justice, tandis que fleurissent les références au « climat dissuasif » et au maccarthysme. Le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas la polémique elle-même. C’est le mécanisme qu’elle révèle. Car le paradoxe est frappant : jamais les milieux culturels, médiatiques ou universitaires n’ont autant célébré le pluralisme. Mais ce pluralisme demeure souvent culturel, identitaire ou sociologique ; beaucoup moins politique et philosophique. Tant que chacun partage approximativement les mêmes présupposés moraux, le pluralisme paraît aller de soi. C’est lorsqu’une vision du monde réellement concurrente surgit que la mécanique commence à se gripper.

Une homogénéité devenue invisible à elle-même

Pendant plusieurs décennies, une certaine homogénéité idéologique s’est progressivement installée dans une partie des grandes institutions culturelles françaises. Non par complot organisé ni coordination explicite. Comme souvent dans les univers fortement homogènes, cette convergence repose sur des mécanismes beaucoup plus diffus : cooptation sociale, validation mutuelle, conformisme culturel, désirabilité morale, sélection implicite des sensibilités compatibles et peur croissante de la déviance symbolique. Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il ne se perçoit même plus comme idéologique. Il se vit comme l’évidence même du Bien. Ouverture, inclusion, diversité, déconstruction des frontières culturelles et symboliques : ces valeurs, parfaitement légitimes dans le débat démocratique, cessent progressivement d’être perçues comme des orientations politiques parmi d’autres pour devenir le cadre moral implicite à partir duquel les autres positions sont jugées. Dès lors, la contradiction ne se contente plus d’être discutable. Elle devient illégitime.

Vincent Bolloré comme révélateur

C’est probablement ce que révèle l’affaire Canal+. Vincent Bolloré n’est pas seulement perçu comme un entrepreneur ou un actionnaire influent. Il devient l’incarnation d’une intrusion idéologique dans un espace qui s’était habitué à une certaine homogénéité culturelle. Le problème n’est plus seulement ce qu’il finance ou produit. Le problème devient qu’il introduise la possibilité même d’un contrepoids durable dans un univers qui ne se percevait plus lui-même comme politiquement situé. Les signataires de la tribune publiée dans Libération ne s’y trompent d’ailleurs pas. Leur inquiétude porte explicitement sur le contrôle de « l’imaginaire collectif » et sur la capacité d’un même groupe à intervenir à toutes les étapes de fabrication et de diffusion des œuvres[1]. Cette inquiétude n’est pas absurde en soi. Toute puissance culturelle durable finit nécessairement par exercer une influence sur les représentations dominantes. Des tensions autour de certains contenus ont d’ailleurs été rapportées ces dernières années. Selon une enquête du Monde, Canal+ se serait ainsi désengagé du film Grâce à Dieu de François Ozon, consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique[2]. D’autres réécritures ou pressions éditoriales ont également été évoquées autour de certaines productions. Mais c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle révélatrice. Une partie du monde culturel semble découvrir soudain comme problématique l’existence d’une influence idéologique sur les contenus, alors même qu’elle ne percevait plus depuis longtemps les présupposés culturels dominants de son propre univers comme idéologiques. Or le pluralisme est toujours facile lorsqu’il demeure théorique. Il devient beaucoup plus inconfortable lorsqu’il prend la forme d’un média, d’un financeur, d’une ligne éditoriale ou d’un imaginaire alternatif capable de concurrencer l’ancien monopole culturel.

La violence des réactions actuelles en dit long. Le vocabulaire employé — « fascisation », « extrême droite », « liste noire », « climat dissuasif », « maccarthysme » — dit moins quelque chose de M. Bolloré que de la difficulté croissante à penser la contradiction autrement que comme une menace morale. Ce qui est vécu n’est pas seulement un désaccord. C’est une atteinte portée à un ordre culturel qui se croyait moralement hégémonique.

Le pluralisme n’est pas l’unanimité

Oui, Vincent Bolloré est conservateur. Oui, il porte une vision du monde identifiable. Mais dans une démocratie pluraliste, l’existence d’acteurs culturels ou médiatiques conservateurs ne constitue pas en soi une anomalie démocratique. Le pluralisme ne consiste pas à tolérer uniquement les sensibilités déjà dominantes dans le champ culturel. Une démocratie libérale ne se mesure pas à l’absence de visions du monde antagonistes, mais à sa capacité à les faire coexister sans transformer systématiquement le désaccord en disqualification morale. Le risque, pour une société démocratique, n’est pas l’existence de sensibilités concurrentes.

Il apparaît lorsque certaines d’entre elles prétendent devenir les seules moralement légitimes à pouvoir s’exprimer dans l’espace public. C’est précisément à ce moment-là que le désaccord cesse progressivement d’être un mécanisme normal de la vie démocratique pour devenir une anomalie à neutraliser.

L’angle mort de l’argent public

La question du financement ajoute d’ailleurs une tension démocratique supplémentaire. Car le cinéma français, les médias publics et une large partie de la production culturelle reposent massivement sur des financements collectifs. Dès lors, il n’est pas absurde qu’émerge progressivement une interrogation sur le pluralisme réel de ces espaces culturels. Non pour réclamer une répartition idéologique mécanique ou une mise sous tutelle politique inverse. Mais parce qu’une démocratie adulte ne peut durablement financer des institutions perçues par une partie croissante du pays comme culturellement univoques. Le problème n’est pas qu’une idéologie existe. Toutes les sociétés en produisent. Le problème commence lorsqu’une idéologie cesse de se percevoir comme telle et devient simplement synonyme du Bien, du vrai et du normal. À partir de là, toute contradiction cesse peu à peu d’être démocratique pour devenir pathologique.

Une démocratie adulte suppose la contradiction. Au fond, cette affaire dit peut-être moins quelque chose de Bolloré que du monde culturel lui-même. Un monde qui a longtemps cru incarner naturellement l’ouverture et le pluralisme, et qui découvre soudain que le pluralisme réel implique aussi la possibilité d’une contradiction structurée, durable et institutionnellement puissante. Or c’est précisément là que commence une démocratie adulte : non lorsque tout le monde pense pareil, mais lorsque des visions du monde opposées acceptent encore de coexister sans se vivre mutuellement comme des anomalies morales.


[1] Collectif « Zapper Bolloré », tribune publiée dans Libération, 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes. Signée par près de 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Raymond Depardon et Adèle Haenel. Les signataires y dénoncent notamment « une supposée prise de contrôle fasciste de l’imaginaire collectif »

[2] Selon Le Canard Enchaîné daté du 26 janvier 2022, le financement par Canal + de Grâce à Dieu (François Ozon, 2019), consacré aux scandales de pédophilie dans l’Église catholique, aurait été annulé. Le film, primé à la Berlinale 2019, a finalement trouvé d’autres financements.



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