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Méditation sur les cendres et la survivance

"Justa", un film de Teresa Villaverde, actuellement dans les salles


Méditation sur les cendres et la survivance
"Justa" de Teresa Villaverde © Epicentre Films

Un film profond et juste – de fiction – au sujet des incendies de 2017 au Portugal


Teresa Villaverde, cinéaste portugaise née en 1966, a réalisé en trente-cinq ans une œuvre esthétique et politique puissante, composée d’une douzaine de beaux films passionnants : Três Irmãos (1994), Les Mutants (Os Mutantes, 1998), Eau et Sel (Água e Sal, 2001), Transe (2006), Cisne (2011) et Contre ton cœur (2017). Après avoir montré, dans Contre ton cœur, la chronique des ravages de l’austérité dans le Portugal de la crise économique, elle aborde dans Justa le désastre environnemental et humain. Avec Justa, Teresa Villaverde signe un grand et beau film sidérant, l’un de ses plus organiques. Le scénario s’inspire avec beaucoup de talent et de tact du sinistre de juin 2017 qui hante encore la mémoire et les corps des Portugais : les graves incendies massifs qui ont ravagé la région forestière de Leiria, au centre du pays — notamment autour de Pedrógão Grande —, provoquant un lourd bilan de 65 morts et des scènes épouvantables (des hommes et des femmes piégés dans leurs voitures par le feu, des maisons brûlées, une nature dévastée…). Cette catastrophe a profondément traumatisé l’opinion publique du pays. Teresa Villaverde a rencontré de nombreux survivants de ces tragiques incendies, enregistrant de longues conversations avec eux. Sa fiction très documentée se situe après la catastrophe. La cinéaste filme une histoire où la souffrance physique et morale du contrecoup marque les protagonistes.

Filmer l’après : les cendres après la catastrophe

À aucun moment elle ne montre le ravage et la violence de l’incendie. Elle filme ce qui reste : la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où certains auraient choisi le spectaculaire des flammes, elle privilégie les cendres, le silence et la lenteur.

Justa n’est pas un récit catastrophe : c’est une méditation sensorielle et métaphysique sur la survivance, la volonté de vivre, d’aider les autres, d’aimer et d’être aimé, de ne pas perdre son âme. Au centre de ces paysages dévastés, une petite communauté fragile tente de continuer, de réapprendre à vivre et de redéfinir la notion de famille.

Justa, une fillette de neuf ans, observe le monde adulte qui se fissure : son père, gravement brûlé, n’est plus celui qu’il était ; une femme âgée devenue aveugle tente de préserver sa dignité menacée ; un adolescent erre entre solitude et besoin de lien.

Les proches ne disparaissent pas, mais ils deviennent parfois méconnaissables. La famille cesse d’être un refuge automatique et devient un espace à reconstruire, parfois avec des êtres en dehors des liens du sang.

Solitude contemporaine, saudade et conscience de la perte

Les personnages les plus jeunes se rapprochent alors des êtres plus âgés pour combler un manque affectif et existentiel. Teresa Villaverde, servie par la force et la justesse de sa mise en scène rigoureuse, dessine une cartographie intime de la solitude contemporaine. Les enfants inventent d’autres formes de parenté, tandis que les adultes cherchent leur place dans un monde dont les repères sont altérés.

Le film est profondément portugais par son rapport viscéral et minéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est essentielle : elle façonne la mémoire, la filiation, une certaine économie fragile et la force de l’identité collective.

Les incendies de 2017 ont laissé des traces indélébiles, des cicatrices géographiques et morales. Villaverde filme une région marquée dans sa chair : une communauté perdue, une parole rare mais dense, et des paysages calcinés. La terre brûlée devient le réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre naturel.

Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est indissociable de la mélancolie. De nombreux romans et films portugais traitent de ce sujet. La cendre prolonge ce que l’on nomme saudade : non pas la nostalgie d’un passé idéalisé, mais la conscience aiguë d’une perte irréversible.

Le feu, la terre et l’eau : une dramaturgie des éléments

La force de Justa tient aussi à son travail presque primitif sur les éléments. Le feu, jamais montré frontalement, demeure hors champ mais omniprésent. Ses signes oppressants subsistent dans les arbres noircis, dans l’air étouffant et sur les peaux marquées. Dans Justa, sa brutalité flamboyante est intériorisée. L’incendie a ravagé les forêts et dévasté les existences : le feu s’inscrit désormais comme mémoire. La terre porte les stigmates et les cicatrices du feu : sols secs, cendres grises, racines tordues et calcinées. Pourtant, cette terre détruite est paradoxalement le seul lieu possible pour recommencer. Les personnages sont ramenés malgré eux à ce sol chargé de traumatismes.

La présence de l’eau est très symbolique au milieu de ces terres où règne la sécheresse. Le film s’ouvre ainsi sur une belle scène de pêche entre Justa et son père, moment de calme suspendu. L’eau ruisselle, coule et relie les générations. De même, lorsque la belle dame âgée, Elsa, se lave avec l’aide du jeune garçon dans la baignoire, l’eau devient un moyen matriciel de se purifier, de prendre soin de soi et de réaffirmer — malgré la vulnérabilité — la beauté d’un corps vieillissant.

Une mise en scène de la sensation

La mise en scène privilégie l’observation et la sensation. La photographie installe une atmosphère à la fois documentaire et onirique, comme si la réalité elle-même avait été altérée par l’épreuve. Les silences, les regards et les gestes ordinaires prennent une importance centrale. Le film devient un espace de contemplation.

Un humanisme face aux catastrophes du monde

Justa n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film sur la survivance. Filmer les cendres plutôt que les flammes constitue pour la cinéaste un geste à la fois esthétique et éthique. Feu intériorisé, terre meurtrie, eau fragile — présence sensorielle des éléments, importance vitale des sens — : en centrant sa mise en scène sur ces paramètres, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale et d’une justesse essentielle.

Justa parle du Portugal, de son essence même. Mais c’est aussi une œuvre profondément humaniste rappelant la force de la compassion et de l’amour dans notre monde inflammable, où les catastrophes naturelles et la présence du mal transforment les corps, la pensée et la morale des êtres. Survivre pour réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.


1h48 min – VOSTF

Sortie dans les cinémas de France le 25 février 2026




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est directeur de cinéma.

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