Accueil Culture Sur un air de famille

Sur un air de famille

Une nouvelle traduction du "Bruit et la Fureur" de William Faulkner est publiée


Sur un air de famille
William Faulkner en 1954, photographié par Carl Van Vechten © Carl Van Vechten/Wikimedia

La nouvelle traduction du Bruit et la Fureur de William Faulkner, par Charles Recoursé, est remarquable. Elle fait fi du wokisme en vigueur dans l’édition et restitue sans fausse pudeur l’histoire de la famille Compson, traversée par la folie, l’alcoolisme et l’inceste. Un roman méditatif et vertigineux.


1929. Crise économique occidentale. Faulkner publie Le Bruit et la Fureur, sans succès. Sept ans plus tôt, l’année de la mort de Proust, Joyce a publié Ulysse. En 1924 Mann a donné La Montagne magique, Gide Les Faux-Monnayeurs en 1925, Le Temps retrouvé a paru en 1927, posthume, en même temps que Promenade au phare de Woolf, qui publiera en 1931 Les Vagues, son roman le plus expérimental. Posthumes, aussi, les grands romans de Kafka, parus entre 1925 et 1927. 1930 : début de la publication de L’Homme sans qualités. 1932 : Voyage au bout de la nuit… Le roman lui aussi est en crise, perturbant le rapport de la narration au temps linéaire et à la représentation de notre existence ; c’est donc qu’il se porte bien, malgré le discrédit jeté sur ce genre par les surréalistes. Rappelons aussi qu’Être et temps de Heidegger a paru en 1927, Malaise dans la civilisation de Freud en 1930.

En 1929, donc, Faulkner donne son quatrième roman, après Sartoris, surtout, qui ouvrait la geste du comté imaginaire de Yoknapatawpha, capitale Jefferson, dans le Mississippi – ce « timbre-poste » que l’écrivain taillera au poinçon dans toute son œuvre, avec ses familles patriciennes, ses peigne-culs, ses parasites qui finiront par l’emporter, et ses « nègres » (sachons gré au nouveau traducteur, Charles Recoursé, d’avoir gardé ce vocable, malgré le révisionnisme woke régnant sur l’édition occidentale). Dans Le Bruit et la Fureur, les Compson vivent leur déchéance auprès de leurs domestiques « nègres », dont Dilsey, la cuisinière, est la conscience morale non seulement des siens mais aussi des Blancs ; c’est d’ailleurs sur elle que se focalise la quatrième et dernière partie du roman, le « 8 avril 1928 », la première ayant pour voix narrative Benjy, un idiot de 33 ans (le « 7 avril 1928 »), l’un des quatre enfants de Jason et Caroline Compson, aristocrates rongés par l’alcool, l’hypocondrie, le déclassement social. La deuxième partie (« 2 juin 1910 ») est le monologue de Quentin, le fils aîné, le jour de son suicide, hanté par la virginité de sa sœur Candace, dite Caddy, et qu’on a envoyé à Harvard après avoir vendu le dernier pré familial. La troisième partie, le « 6 avril 1928 », est dédiée à Jason, personnage frustré et colérique, qui porte le nom de son père et entend en jouer le rôle auprès de sa mère, de Caddy et surtout de Quentin, la fille que celle-ci a eue après s’être mariée mais dont le mari, qui n’était pas le père, a divorcé aussitôt. La mère passe ses journées dans sa chambre, le père dans l’alcool, l’oncle Maury dans l’oisiveté narcissique, les « nègres » dans la fainéantise et la superstition, les enfants dans le drame de cette pièce pleine de bruit et de fureur contée par un idiot qu’est l’existence, selon Shakespeare, à qui Faulkner emprunte le titre de son roman, et l’une de ses lectures de chevet, avec la Bible, Balzac, Conrad.

A lire aussi: Houellebecq poète? Chronique d’un refus annoncé

Tortueux, obscur, tout ça ? Pas plus qu’un portrait de Picasso, un morceau de Schoenberg, un essai de Bergson, ou que le travail du temps commun sur l’esprit et de l’esprit sur le temps personnel. L’Appendice Compson, publié à part, éclaircira les choses. Mais il faut consentir à abandonner nos réflexes de lecture. Composé comme un quatuor à cordes en quatre mouvements, donc avec quelque chose de musical qui relève de l’oreille et de la suggestion autant que de la signification pure, le roman s’ouvre sur un andante plein de sons et de couleurs où un idiot avance avec confusion ou extase dans l’énigme du monde : avec Benjy, né Maury puis rebaptisé Benjamin pour ne pas faire offense à son oncle Maury, pourtant un bellâtre bon à rien, la confusion des prénoms suggère celle des sentiments et aussi l’inceste ; la deuxième partie est un adagio méditatif et vertigineux déployant la mélancolie et la folie de Quentin ; la troisième a tout d’un scherzo où pulse la haine de Jason contre le genre humain et sa nièce Quentin ; la dernière, plus extérieure et ample, trouve une sorte de conciliatio, plus qu’une réconciliation, grâce à quoi l’ordre familial persiste.

C’est dans la première partie qu’on trouve la célèbre image que Faulkner a donnée pour exemple de la graine générative d’un roman – celle de Caddy montée dans un poirier : « On a regardé sa culotte qui avait le fond tout crotté. Ensuite on ne l’a plus vue. On entendait remuer l’arbre. » Ce que Maurice-Edgar Coindreau, l’introducteur de Faulkner en France, traduisait ainsi, en 1937 : « Nous avons vu son fond de culotte qui était tout sale. Et puis nous ne l’avons plus vue. Nous pouvions entendre le bruit de l’arbre. » La différence est sensible : substitution du « on » au « nous », typique du français actuel, et, surtout, « crotté » au lieu de « sale », et « regardé » au lieu de « voir ». Le pouvoir érotique de Caddy sur ses frères est évident. Le sexe est l’or sombre de ce roman traversé d’éclairs, d’images, de sentences telles que « la victoire est une illusion des philosophes et des imbéciles », selon Quentin, qui dit aussi qu’on « emporte le symbole de notre frustration dans l’éternité », les femmes n’étant « jamais vierges », et le sang toujours « corrompu ». Quant aux « nègres », dit Jason, « dès qu’ils côtoient les blancs trop longtemps, ils ne valent plus la corde pour les pendre ».

A lire aussi: Affranchissez-vous!

Le roman s’achève sur le retour à la maison de Benjy et du « nègre » Luster dans une calèche déglinguée, symbole d’un ordre économique et social que les Snopes, ces minables plus tenaces que des cafards, incarneront ensuite, comme le narrera la trilogie tardive constituée par Le Hameau, Le Domaine, La Ville. Pour l’instant, chacun « est à la place qui lui était assignée », traduit Recoursé, là où Coindreau disait que tout est « dans l’ordre accoutumé ». Variations de traduction importantes qui justifiaient cette nouvelle traduction en tous points remarquable et nécessaire (et non « somptueuse », selon la publicité de la maison Gallimard, ce qui ne veut pas dire grand-chose).

Le Bruit et la Fureur, William Faulkner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Gallimard, 2026.

Le bruit et la fureur: Nouvelle traduction

Price: ---

0 used & new available from

Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Grande-Bretagne: Reform ou Restore?

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération