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Pourquoi Pasolini avait compris que les antifa sont des abrutis

« Une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui, ou du moins ce qu'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. »


Pourquoi Pasolini avait compris que les antifa sont des abrutis
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En 1976, le cinéaste marxiste italien écrivait dans ses Lettres luthériennes : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme. » Un essai récent permet de mieux comprendre les origines de cette pensée visionnaire.


On croyait connaître Pier Paolo Pasolini. Son assassinat à Ostie en 1975, à l’âge de 53 ans, a comme figé la statue d’un homme au visage sombre, aux lunettes noires, au cinéma d’avant-garde, à l’homosexualité d’après-guerre et au marxisme de contre-culture.  Un ouvrage récent, Pasolini et la tradition, signé par Francesco Zambon, professeur honoraire à l’université de Trente, dépoussière l’icône.

L’auteur part d’une citation étonnante du réalisateur de Théorème, qu’il choisit de prendre au sérieux : « Je suis une force du passé. C’est dans la tradition que tient tout mon amour. » Non pas que Zambon cherche à travestir Pasolini en quelque poète folklorique qui aurait rêvé d’un Puy-du-Fou à la romaine ou d’un poujadisme rital. La « tradition » dont parlait le cinéaste n’était pas un totem mais plutôt un concept. Il s’agissait moins pour lui de célébrer le passé – ou de chercher à le restaurer- que de prendre conscience de ce qui sous nos yeux disparaît.

Pasolini était un être inquiet. « Les promenades dans ces lieux lui suggèrent toute une série de considérations, très sombres, sur le paysage des Apennins, sur les ruines des époques passées, sur la décadence culturelle et esthétique de l’Italie actuelle », écrit Zambon. Schématiquement, la « tradition » prenait à ses yeux la forme d’une sainte trinité à l’italienne, composée de la haute culture, de la culture populaire et de la tradition religieuse. Pas étonnant que Dante, Gramsci et Saint Matthieu aient inspiré son œuvre.

Il y a d’abord la tradition lettrée : la Renaissance bien sûr mais aussi la poésie dialectale, la rhétorique latine, la longue mémoire littéraire italienne, dont le professeur Zambon est d’ailleurs spécialiste. On redécouvre, en lisant cet essai qu’il existait autrefois en Italie une bourgeoisie intellectuelle cultivée ; sociologie dépaysante vue de France, où la classe aisée des beaux quartiers ouest-parisiens confond souvent l’héritage et le patrimoine immobilier. 

Vient ensuite la tradition populaire, celle des campagnes frioulanes de l’enfance de Pasolini, avec ses dialectes, ses gestes agricoles, ses rites saisonniers, sa convivialité villageoise. Le cinéaste y cherchait des mythes. On pense à Virgile, aux mondine des plaines du Pô, à la pastorale. Il y a certes la pauvreté, l’injustice aussi dans un pays où les paysans ne deviendront propriétaires de la terre que quand elle ne rapportera plus rien… mais il y a aussi cette densité humaine touffue qui disparaît sous les yeux du cinéaste.

De la droite catholique à la droite cathodique

Enfin, il y a la tradition religieuse. L’Evangile selon Saint Matthieu (1964) reçut les honneurs du Vatican et Théorème (1968)filme une crise mystique : l’étrange beauté d’un jeune homme retourne toutes les culottes d’une famille bourgeoise et accule le patriarche à l’abandon et la fuite dans le désert. Le christianisme chimiquement pur… Pasolini cherche et trouve le mystère de l’Evangile non pas dans les internats de jeunes gens, ni davantage dans l’Eglise institutionnelle ou dans le mouvement démocrate-chrétien qui ramassait tout le personnel politique corrompu de l’après-guerre.

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Cette triple tradition, Pasolini la voit disparaitre dans l’Italie des années soixante et soixante-dix. La télévision en est l’instrument décisif : elle diffuse un italien standardisé jusque dans les foyers de familles patoisantes, standardise l’imaginaire, les modèles culturels.  La dictature de Mussolini avait échoué à créer « l’homme nouveau » sur le modèle du légionnaire fasciste ; la culture marchande arrive à en façonner tout doucement un autre, hédoniste, doux, indifférent, relativiste, amusé. Retour au pain et aux jeux. Et aussi la réalisation inattendue de l’unité nationale italienne, dont même Mussolini n’aurait pas rêvé, à la faveur de la diffusion télévisuelle d’une langue standardisée qui fait disparaître tout parler local.

Néofascisme, antifascisme, post fascisme

Le voilà, le « nouveau fascisme » selon Pasolini : non le néofascisme résiduel, folklorique et parfois violent du MSI, héritier d’un Duce lui-même écrasé militairement, rangé aux horreurs de l’histoire et dont pourtant l’Italie des années 1960 – 1970, parle beaucoup et sans doute un peu trop. Durant les fameuses années de plomb, la gauche redoute un putsch militaire, la droite une révolution communiste : noirs et rouges rendent coup pour coup. Qu’importe que les néo fascistes soient une sinistre bande de pieds nickelés auxquels le film de Mario Monicelli Nous voulons les colonels a rendu justice, ils obsèdent déjà les élégants de la culture de contestation italienne.

C’est pourquoi Pasolini, l’insurgé ontologique, se montre si sévère avec certaines formes de contestation en 1968. Les étudiants veulent détruire l’autorité, le fascisme, la tradition ? En réalité, constate le cinéaste, ils accompagnent parfois ce qu’ils prétendent combattre. Ils refusent tout dialogue même critique avec les Anciens, vident les têtes en s’opposant à la culture bourgeoise et préparent leur remplissage par la pacotille marchande. « Ils ont obéi en désobéissant » : la formule est cruelle. Elle en annonce une autre : « le fascisme des antifascistes ». Pasolini avait déjà ses antifas… Et nous les retrouvons aujourd’hui. Son propos nous rattrape en écho de la sombre actualité.

Le romantisme militant, l’inculture historique, les slogans réflexes n’éveillent pas des consciences ou d’esprit critique. Ils finissent par reproduire des mécanismes qu’ils prétendent dénoncer. Déjà au XIXème siècle, Hippolyte Taine résumait le problème quand il parlait du jacobinisme : « Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. »

Eu fond, ce qui aurait pu prévenir ces affrontements de têtes brûlées ou de têtes vides, hier dans l’Italie des années de plomb, il y a quinze jours à Lyon, c’est précisément ce que Pasolini appelait la « tradition » : que les mots balancés dans des amphis ou meeting trouvent en arrivant dans les têtes pour s’y opposer quelques paroles apprises par cœur en chantant au chœur de l’Eglise, en récitant un dicton de grand-mère ou un sonnet de Pétrarque à l’Université. Certes la tradition ne sauvera jamais un régime ni n’en instituera un autre, mais elle peut encore sauver les consciences.



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