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Diane de Selliers et l’histoire de la photographie


Diane de Selliers et l’histoire de la photographie
Victor Hugo (Wikipédia)

L’éditrice des beaux livres illustrés nous propose un volume dans lequel les poèmes des Contemplations de Victor Hugo sont accompagnées par des photographies des pionniers de cet art, de 1826 à 1910. Si les vers de Hugo peuvent sembler aujourd’hui un peu poussifs et prévisibles, les images qui illustrent ce volume magnifique étonnent par leur modernité.


Comme chaque année au moment des fêtes, l’éditrice de livres d’art Diane de Selliers nous offre un nouveau titre, toujours élaboré avec un luxe de soins qui confine à la perfection. Cette fois, le sujet en est la naissance de la photographie au XIXe siècle. C’est l’occasion de pouvoir contempler 136 photographies admirables, que l’on doit aux pionniers de cet art majeur, et qui sont reproduites en grand format. Le plaisir esthétique est très grand, chaque image comportant une part de secret, sur laquelle il est loisible de rêver longuement. Bien sûr, toutes ces photos sont déjà connues des amateurs, mais elles sont ici recueillies dans un écrin précieux, et donc merveilleusement mises en valeur.

Deux choses différentes

Pour la partie texte, en contrepoint des photos, Diane de Selliers a choisi des poèmes de Victor Hugo tirés des Contemplations. En effet, l’œuvre de Hugo est contemporaine des premiers balbutiements de la photographie. Cependant, je constate que c’est à peu près le seul point commun qui peut être détecté entre le travail de Hugo et celui des inventeurs de l’image. Je vois mal le rapport direct entre le vers de Hugo, trop facilement pompier, et ces images littéralement sublimes, caractérisées, comme l’écrit Diane de Selliers dans son avant-propos, par « une fragilité, un tremblement, un mystère ». Ce sont deux choses très différentes, en réalité.

« Hugolâtrie »

Je dois avouer que je n’aime pas beaucoup le Victor Hugo poète. Je ne suis pas « hugolâtre », comme disait Eugène Ionesco dans un pamphlet. Je trouve un Lamartine beaucoup plus fin. Ma prédilection va en général aux poètes qui arrivent plus tard dans le siècle, Baudelaire, le peintre de la vie moderne, sans hésiter ; et Rimbaud, bien sûr ; et Mallarmé, au style dandy. La photographie — et les clichés ici rassemblés le prouvent assez — me paraît davantage chue d’un désastre obscur, pour reprendre la formule célèbre du même MallarméDès sa naissance, la photographie se préfigure comme un art d’avenir, alors que l’œuvre en vers de Victor Hugo regarde le passé et, en tout cas, ne révolutionne rien du tout. De lui, j’aime mieux les romans, notamment Quatrevingt-treize (sic), paru en 1874, cette merveille sur la Révolution française, avec ce simple chapitre que je relis souvent et dont le titre me terrifie toujours : « La Convention ». Je pense aux têtes qui ne cessaient de tomber, au sens propre. C’est là que Hugo a donné son meilleur, c’est là qu’il continue de nous fasciner.

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La bonne interlocutrice : la prix Nobel Han Kang

Ce serait ici l’occasion de s’amuser à un petit jeu et d’essayer de répondre à la question : « Mais alors, à défaut de Hugo, quel auteur aurait-il fallu choisir ? » Pour moi, j’aurais recouru volontiers à un texte écrit par un Nobel de littérature, par exemple la romancière coréenne Han Kang, lauréate en 2024. Elle-même a publié de la poésie, et sa prose a souvent été caractérisée de « poétique ». Elle a beaucoup de talent, je crois, les Nobel font souvent d’excellents choix, comme le dernier en date, le Hongrois László Krasznahorkai. Ces deux-là sont des auteurs dont je vous reparlerai en 2026, je l’espère. En tout cas, par leur modernité, par ce qu’ils essaient de recommencer en littérature, ils auraient bien mieux évoqué les débuts de la photographie que Victor Hugo, qui n’en demandait pas tant, car il n’était pas un moderne.

Se concentrer sur les images

Je vous conseillerais par conséquent, si vous tenez entre les mains l’album de Diane de Selliers, de vous en tenir aux images. Elles apparaissent comme sorties des limbes du temps, grâce aux inventions nouvelles : daguerréotypes, calotypes, premiers tirages à l’albumine, et tant d’autres, aux appellations techniques enchanteresses, qui jalonnent cette belle histoire. D’ailleurs, c’est une évidence, les commentaires sur la photographie ne manquent pas. Il y en a pour tous les goûts. Je mets très haut celui de Roland Barthes, dans La Chambre claire (1980), ainsi que celui de Susan Sontag, dans son livre culte Sur la photographie (1973). (Susan Sontag faisait notamment cette remarque, plus que jamais d’actualité : « Réhabiliter d’anciennes photographies en leur trouvant un nouveau contexte est devenu une des grandes activités de l’industrie du livre »). Ou bien, pourquoi ne pas le citer, le court texte de Jacques Derrida, Aletheia (1993) qui vient tout juste, en juin dernier, de faire l’objet d’un tiré à part aux très élitistes éditions William Blake & Co. Toutes ces lectures accompagneront votre dégustation du volume de Diane de Selliers, pour peu que vous oubliiez un instant l’encombrant Victor Hugo.  

Une rêverie propre et irremplaçable

Vous me demanderez peut-être le genre de méditation qu’une photo peut faire naître ? Je prends, par exemple, celle qui est reproduite page 116, et qui représente une petite cabane en pleine nature, au milieu du feuillage luxuriant qui la fait presque disparaître. Elle date de 1845-1850. Tout de suite, je pense à l’ermitage d’un sage taoïste qui habiterait un coin reculé de la Chine. La cabane pourrait dater de l’Antiquité. L’ancienneté de la photographie, le halo particulier qu’elle diffuse, permet cette petite divagation. Mais il nous suffit de lire, au-dessus, la manière dont cette image est légendée pour nous détromper : « Louis Adolphe Humbert de Molard, La Remise à outils, château à Argenteuil. Épreuve sur papier salé. National Gallery of Art, Washington ». Chaque cliché est ainsi une heureuse surprise, qui fait remonter en nous d’autres vies.

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Roland Barthes prônait d’ailleurs la compréhension subjective des photographies. Selon lui (et selon moi, à sa suite), on doit se laisser guider par ses émotions : « Qu’avais-je à faire, écrit Barthes dans La Chambre clairedes règles de composition du paysage photographique, ou, à l’autre bout, de la Photographie [Barthes l’écrit avec une majuscule] comme rite familial ? »

Eh oui ! La photographie est assurément un art de la liberté… Le beau livre de Diane de Selliers vient nous le rappeler de manière éclatante.

Éditions Diane de Selliers, Victor Hugo, Les Contemplations, illustrées par les débuts de la photographie (1826-1910). Important appareil critique, notamment concernant l’histoire de la photographie. 400 pp.

Aux mêmes éditions, magnifique reparution du Décaméron de Boccace, illustré par l’auteur et les peintres de son époque. 1ère édition chez Diane de Selliers en 1999. 656 pp.

Jacques Derrida, Aletheia. Tiré à part. Éd. William Blake & Co, 2025. 29 pp.

Roland Barthes, La chambre claire. Gallimard, 1980.

Susan Sontag, Sur la photographie. Éd. Christian Bourgois. Et du même auteur, chez le même éditeur, la réédition en poche en novembre 2025 de Le style Camp, opuscule lui aussi devenu culte.

Les Contemplations de Victor Hugo, illustrées par les débuts de la photographie.

Price: 230,00 €

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Le Décaméron de Boccace illustré par l auteur et les peintres de son époque

Price: 68,00 €

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Aletheia

Price: 14,00 €

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Sur la photographie

Price: 15,00 €

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Le style camp

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