Les charognards finissent toujours par trouver ce qui leur plaît dans les poubelles. C’est ainsi qu’une étrange rumeur commence à circuler sur la toile : Jean-Pierre Chevènement, l’ombre tutélaire des souverainistes orphelins, aurait justifié le viol d’enfants par des militaires français en Centrafrique. En effet, nous explique gravement Les Inrocks, le Che a eu une phrase hautement suspecte, lors de sa dernière apparition médiatique, sur Europe 1, le 3 mai dernier : « Il est clair que le fait de se trouver au contact de populations malheureuses, abandonnées, peut favoriser les comportements de ce type. »

Chevènement, le laïque intègre, qui sourit quand on lui rappelle que des familles entières d’officiers « cathos-tradis » ont fait prier pour lui alors qu’il était plongé dans le coma, en 1998, en souvenir de l’excellent ministre de la Défense qu’il fut, a droit à son « moment Benoît XVI ». Un segment de phrase isolé, sur-interprété, déformé, et promis à se diffuser sur la toile comme une traînée de poudre. À moins que la lucidité ne l’emporte.

Sans cette pépite croustillante, la mention chevènementiste de la Centrafrique serait restée lettre morte. La tragédie familiale des Le Pen, les vraies-fausses listes de Robert Ménard ou la dernière chanson de Patrick Sébastien sont des sujets autrement plus passionnants que le destin de l’ancienne colonie française.

Située au carrefour de l’Afrique et des appétits des puissances régionales, divisée ethniquement entre le nord et le sud, la Centrafrique n’a connu depuis son indépendance que des dictatures et des guerres civiles. Après de nombreuses interventions militaires, la France s’était résolue à laisser le pays aux mains de régimes autoritaires, dans l’espoir qu’ils maintiennent une certaine stabilité. Aussi, quand des rebelles nordistes menacent, en décembre 2012, le président François Bozizé, un sudiste, au pouvoir depuis 2003, Paris laisse faire, en pariant que ces nouveaux venus seront plus efficaces que le régime en place.

En mars 2013, François Hollande laisse donc sciemment les bandes musulmanes, mais surtout mafieuses, de la Séléka s’emparer de la capitale, Bangui. Ces rebelles, loin de se contenter de prendre le pouvoir, et d’établir une dictature supplémentaire, se livrent au pillage et à la persécution des chrétiens, qui constituent l’essentiel de la population locale. Ils comptent en effet dans leurs rangs nombre de supplétifs soudanais, imprégnés de la charia en vigueur dans leur pays. La complicité de civils musulmans dans les exactions achève de creuser le fossé entre les communautés religieuses. La guerre civile éclate entre la Séléka et les milices anti-Balaka, abusivement qualifiées de « chrétiennes », en réalité, imprégnées d’animisme, le gri-gri et le fusil en bandoulière, et travaillant au retour du président déchu Bozizé. Devant l’ampleur des massacres, la France déclenche l’Opération Sangaris, en décembre 2013.

Depuis, les militaires français, sous-équipés, n’ayant reçu pour mission que celle de s’interposer entre les combattants, réalisent l’exploit d’assurer l’ordre public dans un pays livré à l’anarchie. Alors que la situation est avant tout militaire, et qu’elle nécessite la destruction des bandes rebelles, l’armée française doit garantir la bonne tenue d’un processus de réconciliation politique incertain. Le tout, dans l’indifférence générale de la métropole.

Aussi, quand les médias titrent sur les accusations de viols d’enfants de la part de militaires français, on a de quoi s’indigner doublement : que des « salopards » aient pu commettre ces crimes, et que les journalistes parisiens ne s’intéressent à l’action de l’armée que lorsque celle-ci est mise en cause.

Il est difficile de rester impartial lorsqu’on est fils de militaire, à avoir eu une enfance ballottée de garnison en garnison, et que l’on a accompagné ses parents mutés en Afrique. Pourtant, on peut lucidement défendre l’armée et la nation sans verser dans l’aveuglement d’un Stephen Decatur. Ce commodore de l’US Navy, qui s’empara en 1804 du nid de pirates qu’était déjà Tripoli, est connu pour sa célèbre maxime : « Right or wrong, my country ». Les Américains en sont restés là. Si le patriotisme dissimule des injustices, il est scandaleux. Chesterton avait d’ailleurs répondu: « Aucun vrai patriote ne dirait cela, ce serait comme dire « ma mère, ivre ou sobre » ».

Etre fils de militaire, c’est comme être fils de pasteur, ou fils de rabbin : tout ce qui se rapporte à cette fonction chargée de symboles nous est familier. L’indifférence nous est impossible. C’est à la fois nous, sans être nous. Pour un fils de militaire donc, il n’est rien de plus insupportable que d’entendre des civils pérorer sur l’armée. Certains vont l’agonir de préjugés crasseux. Comment peut-on entretenir des troupes, au XXIe siècle, à l’heure de l’Europe fédérale, de la paix et de la fraternité universelle ? Ce sont généralement ces beaux esprits qui seront les premiers à réclamer d’intervenir en Ukraine, pour bombarder du Russe, et encadrer les bataillons ukrainiens nostalgiques de la Shoah par balles. D’autres, encore, qui peuplent leurs rêves identitaires embués de tweets rageurs, voient dans l’armée l’ultime écrin de la France éternelle. Le rempart. Le bouclier. Le foyer de valeurs et de traditions d’où viendra la Restauration, la Contre-révolution, la régénération.

Ces deux types de civils ont un point commun : ils sont belliqueux, et ne connaissent pas l’armée. Ils n’ont jamais vu un membre de leur famille partir au combat, ni connu l’impact d’un tué au champ d’honneur au sein de la communauté militaire. Il n’y a pas plus belliqueux qu’un civil, qui ignore le prix du sang. L’armée joue un rôle particulier dans la construction de notre nation, celui d’insuffler l’unité et le sens du devoir, pas d’être l’objet de projection de ses fantasmes idéologiques.

Face à ce battage médiatique autour des viols commis en Centrafrique, une mesure et une hauteur de vue s’imposent donc aux civils. Si ces crimes sont avérés, la sévérité de la justice doit être implacable. Quiconque connaît le contexte local, et c’est sans doute ce qu’a voulu dire Chevènement, sait que des enfants en proie à la misère peuvent se prostituer pour une boîte de rations. Ils peuvent aussi porter plainte à la demande. Car ces viols, réels ou mensongers, servent des intérêts bien précis d’acteurs et de puissances qui veulent voir la France affaiblie, non seulement en Centrafrique, mais aussi dans toute l’Afrique francophone. Déjà, en Côte d’Ivoire, les opposants à la présence française avaient monté en épingle des accusations de pédophilie visant les « soldats colonisateurs ».

Les individus qui composent l’armée ne sont pas tous irréprochables. Mais mettre dans le même sac les milliers de militaires en opération hors de France, avec une poignée de « salopards » est une insulte à tous ceux qui servent honnêtement et loyalement leur pays. Même dans l’indifférence générale.

*Photo : Anthony Fouchard/SIPA. 00707884_000003.

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Pierre Jova
Journaliste, spécialiste de l'actualité internationale et de géopolitique...Journaliste impertinent se proposant de décoder l'actualité internationale et la géopolitique. Liberté de ton et précision garanties. Retrouvez-le aussi sur FigaroVox, Cahiers libres, L'Edito.fr et son blog Jovabien.