Il n’a pas fallu moins de 50 ans pour que la demande soit explicitement formulée. C’est seulement en 1992, soit cinquante ans après la rafle du Vel’ d’Hiv’, qu’une pétition lancée par  le comité Vel d’Hiv’ 42 et soutenue par 200 personnalités parut dans Le Monde, pour demander au président de la République de reconnaître au nom de la France, que « l’État français de Vichy a été responsable de persécutions et de crimes commis contre les Juifs de France ».

Cette demande émanait de citoyens français juifs et non juifs. Elle ne demandait que la reconnaissance d’une vérité historique dûment établie par les historiens, en particulier depuis les travaux de Robert Paxton en 1972.

Mitterand refusa de répondre à cet appel, en s’appuyant sur le mythe entretenu conjointement par les communistes et les gaullistes selon lequel la France ayant été résistante, et la République ayant été supprimée par le régime de Vichy, ni la France ni la République n’avaient le devoir d’assumer et de condamner les crimes commis par l’État français de Vichy, son chef, son gouvernement et son administration, au nom de la France légale.

Marine Le Pen veut effacer les crimes de Vichy de la mémoire nationale

Comme si Vichy n’avait rien à voir avec la France, et comme si la France n’était pour rien dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ et la déportation vers les camps d’extermination de 75000 Juifs de France.

Trois ans plus tard, Jacques Chirac fit cette reconnaissance, ce qui permit de réconcilier la France avec son passé grâce au partage d’une mémoire commune.

À l’exception toutefois des tenants du mythe gaullo-communiste et, d’autre part, des nostalgiques de Vichy. Les uns comme les autres prétendent qu’ils veulent sauver l’image glorieuse de la France contre ceux qui la dénigrent en l’enfermant dans une repentance sans fin.

Marine le Pen vient de reprendre à son compte l’argumentaire en faveur de ce déni et de ce refoulement de la vérité historique. Je la cite : « La France n’est pas responsable du Vél’ d’Hiv’. S’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas la France. La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a appris à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer, de n’en voir les aspects historiques que les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers d’être Français. »

Ces gens-là ne veulent pas admettre que l’honneur de la France est d’avoir réhabilité Dreyfus, injustement condamné parce que juif, et d’avoir reconnu les crimes de Vichy, pour mieux  rendre hommage à l’autre France, celle de De Gaulle à Londres, celle des résistants et celle des Justes. Pour répondre à l’argumentaire de Marine le Pen, et pour donner tout son sens à l’impératif de la reconnaissance, je ne connais rien de mieux que le texte écrit par Marthe Robert au lendemain de l’appel du Comité du Vel’ d’Hiv’ 42.

Pour aller encore plus loin, comme on dit, on se reportera au récent film de Michaël Prazan « Vichy, la mémoire empoisonnée » et à la plaquette d’Anna Senik, parue chez l’Harmattan, « L’histoire mouvementée de la reconnaissance officielle des crimes de Vichy contre les Juifs. Autour de la cérémonie officielle de la rafle du Vel’ d’Hiv’. »

Extrait de « Vichy, La mémoire empoisonnée » disponible en DVD et VOD from Talweg production on Vimeo.

 

Le texte de Marthe Robert écrit en juin 1992.

 

« La Shoah est l’un des rares événements historiques – en un sens peut-être même le seul -, qui jouent au temps le mauvais tour de ne pas passer. La Shoah ne passe pas, non seulement parce qu’elle laisse des survivants, et des descendants de ses victimes, mais parce qu’elle concentre en elle une quantité, et, si l’on ose dire, une qualité d’horreur que l’Histoire elle-même, pourtant blasée en matière de tuerie, ne parvient pas à avaler.

Ce n’est pas que dans les pays concernés, on n’ait tenté de faire rentrer cette scandaleuse singularité dans le rang, en l’identifiant sans plus avec les innombrables tragédies humaines qui, vécues par d’autres peuples, et en d’autres temps, sont elles au moins bien révolues.

En France – sans parler des prétendus « révisionnistes » qui, toute honte bue, nient les faits les mieux établis-, les choses se sont passées différemment parce que le pays, vaincu, défait, ruiné, pouvait se tenir à bon droit pour la victime d’une guerre malheureuse. Seulement, il y avait le gros point noir de la collaboration qui, s’il ne pouvait être totalement éliminé, pouvait du moins être quelque peu gommé. Pour cela, les divers gouvernements qui se sont succédés pendant 50 ans ont utilisé ce que j’appellerai la stratégie du « comme si » : on a confondu dans une même catégorie de victimes les résistants qui s’étaient battus en toute connaissance de cause , et les Juifs qui, dans leur immense majorité n’avaient été persécutés, humiliés, massacrés que pace qu’ils étaient né Juifs – grâce à quoi on pouvait nier la discrimination raciale que le régime de Vichy a bel et bien pratiquée- « comme si » enfin, de tous le plus scandaleux, l’affaire Touvier dans laquelle la chambre d’accusation a rendu un arrêt de non-lieu, arguant, en dépit de toutes les preuves contraires, que du fait que si la Milice avait commis des actes répréhensibles, le Maréchal quant à lui n’avait pas eu part à la persécution des Juifs.

Venant après tant de révélations qu’apporte l’inventaire encore timide des archives, ce dernier  « comme si » était trop impudent pour ne pas provoquer l’indignation de la partie la plus saine de l’opinion- car pour la collectivité comme pour l’individu névrosé, cette forme insidieuse de falsification n’engendre jamais que trouble et maladie.

À l’occasion du cinquantenaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’, le président de la République s’honorerait en disant solennellement, avec la haute autorité que lui confère sa fonction, que l’État français a eu sa part dans les crimes dits avec raison contre l’humanité. Il se peut que tout de suite après les années sombres, la nécessité de relever un pays défait, profondément démoralisé, ait conduit le général de Gaulle à cette forme de falsification que tous déplorent encore aujourd’hui. Mais depuis longtemps, l’argument ne tient plus ni de l’intérieur ni de l’extérieur la République n’est plus menacée, il est vraiment temps de dire enfin la vérité.

Non qu’on puisse l’offrir en réparation aux victimes et à leurs descendants, ce crime est irréparable.

Mais l’exprimer publiquement, par la voix la plus autorisée, ce serait, d’abord pour nous, faire œuvre de salubrité. »

 

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est professeur agrégé de philosophie.