Les Français, nous dit-on, sont stressés, fatigués, ils veulent vivre autrement, être plus proches de la nature. Mais pris par le rythme affolant imposé de la vie quotidienne, ils ne parviennent pas à s’extraire de leur condition d’hommes pressés.

Ouf ! Voilà qu’arrive le temps des vacances. Enfin le repos mérité (ou non), enfin un tempo plus lent, enfin l’oisiveté.

Mais changer de lieux ne signifie pas changer de rythme. On dirait au contraire que l’objectif de l’estivant est de tenir la cadence infernale dans laquelle son environnement high-tech le plonge jour après jour.

L’angoisse du sevrage

Pas question d’aller surfer sur la côte atlantique sans être sûr qu’on pourra encore surfer le soir derrière son écran. Toutes les prothèses électroniques du vacancier migrent donc avec lui. Mais attention, en l’absence de connexion internet, ordinateur portable, Smartphone, netbook et autres iPad deviennent inutiles et il ne reste plus au vacancier hagard qu’à déambuler, tongs aux pieds et Monoï à la main. Actualiser son profil Facebook en publiant en ligne les dernières photos avec Bibiche en bikini, consulter ses mails pour être sûr que la soirée bar discothèque tient toujours, vérifier son compte en banque pour s’assurer de pouvoir claquer assez et tweeter avec sa tribu de « friends » sur la couleur du maillot de Sarko & Co, tout en cramant sur la plage, représentent donc une nécessité vitale.

Faisons un rêve, qui, pour beaucoup, ressemble à un cauchemar : des vacances déconnectées. Plusieurs semaines sans internet. Cette affaire d’importance – la connexion en vacances – fait désormais partie des « sujets d’été » des médias. Ce qui frappe, c’est que tous les articles et chroniques font usage du mot « angoisse » pour caractériser l’état psychologique des futurs vacanciers qui craignent d’être soumis à un sevrage forcé pendant leurs congés[1. Le Monde, 16 juillet 2010 « Rester connecté, même sur la plage »].

Dans un premier temps, on se dit que le mot et la chose devraient être réservés à des situations plus problématiques : chômage, maladie, divorce. Mais à la réflexion cette angoisse d’être déconnecté en cache peut-être une autre, plus fondamentale, parce qu’elle dit quelque chose de notre condition humaine.

Le vacancier coupé d’Internet est plongé dans l’état de détresse que vit le nourrisson après sa naissance. Le cordon ombilical qui le reliait au monde virtuel se rompt. Le vacancier est alors expulsé du corps artificiel pour être jeté dans le monde réel. Il passe d’un état de sécurité, où il était relié au cyber sein, nourri en continu par un flux d’informations, messages, sons images, dans lequel il maîtrisait le monde offert sur une page web, à un état de manque et d’impuissance, dans lequel il est abandonné, seul avec lui-même, privé de la projection numérique de ses représentations. La privation du sein, maternel ou digital, suscite la même angoisse de perte de soi-même.

La paresse agitée du vagabondage numérique efface le socle de la dignité humaine qui est de penser et de ressentir

Pauvre de lui ! Plus de Facebook pour satisfaire ses désirs d’exhibition – grâce à son « profil » – et de voyeurisme – avec sa « home ». Il avait placé son existence en dehors de lui-même, dans une avantageuse projection de son être. Privé de réseaux sociaux, il ne se sent plus exister. Privé de ses mails, il ne sent plus efficace. Dépouillé de son apparence numérique, il n’a plus de consistance. Alors Bibiche a beau s’agiter sur la plage et les jets-skis glisser à un train d’enfer, il ressent fatalement un vide abyssal, à la mesure de la mise en abyme infinie de son image.

Bonjour l’angoisse !

Il ne s’agit pas se joindre au chœur des contempteurs de la Toile mais de pointer ses effets destructeurs pour l’intériorité de l’être. Sous le règne d’Internet, l’heure n’est plus, comme dirait l’autre, « un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats », mais une quantité de mails, de photos, de nouvelles accessibles en quelques clics. Oublier Internet, ne serait-ce que le bref temps de l’été, c’est se soustraire à l’emprise de l’immédiateté, du « tout, tout de suite », et protéger ce qui reste encore de la flânerie, de la contemplation et de la réflexion. L’omniprésence des écrans fixes et ambulants installe l’impatience dans les cœurs, instille la distraction dans les esprits et habitue les cerveaux à la violence instinctive des comportements.

L’essor de cette paresse agitée, de cette solitude grégaire qu’est le vagabondage numérique, ne peut qu’inquiéter car il va de pair avec le lent effacement de ce qui constitue la dignité humaine, le fait de penser et de ressentir. L’ennui, c’est que l’exercice de la raison et le développement de la sensibilité demandent du temps, du silence et de la solitude. Tout ce que déteste l’internaute en vacances !

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