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US-UK: No future !

US-UK: No future !
Il faut sauver le soldat BP.
BP
Il faut sauver le soldat BP.

À Londres, on l’appelle “la relation spéciale”, avec un petit sourire en coin et les yeux perdus dans le vague de l’océan qui sépare le Royaume-Uni de l’Amérique. Et très vite on vous explique que vous ne pouvez pas comprendre. L’amour, c’est beaucoup plus que l’amour, n’est-ce pas ? Née dans la fraternité des armes en septembre 1940 quand Roosevelt décidait d’accorder 50 destroyers à la Grande-Bretagne, et théorisée par Churchill dans son discours de Fulton (Missouri profond) le 5 mars 1946 comme “la plus remarquable alliance de l’histoire moderne”, la solidarité instinctive oriente naturellement la politique étrangère britannique vers son ancienne colonie. “Chaque fois que nous devrons choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons le grand large”, avait prévenu le même Churchill. On imagine que de Gaulle, à qui la formule était destinée, avait apprécié.

Bush à Blair : “Thank you for coming, friend !”

Après la relation stratégique et très personnelle entre Ronald Reagan et Margaret Thatcher, le “thank you for coming, friend” dont George W. Bush a salué Tony Blair venu s’adresser au Congrès dix jours après le 11 septembre a officialisé sa dimension affective unique, renforcée par un univers culturel commun, une langue bien sûr, et la croyance en des valeurs économiques assez proches. “Nous sommes les alliés des USA non parce qu’ils sont puissants, mais parce que nous partageons les mêmes valeurs” rappelait Tony Blair à la première occasion. Tout est dit. Dix millions de lecteurs de quotidiens appartenant au très atlantiste Rupert Murdoch (le Sun et le Times), sans compter le Daily Mail, le Daily Express ou le Daily Telegraph, s’abreuvent chaque jour à la fontaine de Washington.

Les lib-dems, aussi anti-américains qu’un vieux gaulliste

Après un flottement relatif dû aux relations plutôt tièdes entre Barack Obama et Gordon Brown qui s’est appliqué à démontrer que le soutien sans faille aux Américains n’était pas inscrit dans l’ADN des Premiers ministres, la presse conservatrice fondait de grands espoirs sur l’élection de David Cameron, malgré sa très baroque alliance de circonstance avec des lib-dems pacifistes et presqu’aussi anti-américains qu’un vieux gaulliste. Sitôt nommé, le nouveau ministre des Affaires étrangères William Hague a filé à Washington pour rencontrer Hillary Clinton et se répandre en déclarations passionnées sur “l’alliance incassable” qui bien plus que Bruxelles garantissait la sécurité nationale du royaume. Avenir de l’euro, Iran, conflit israélo-palestinien, Afghanistan surtout où la contribution militaire britannique est décisive, tout les rapproche, assurait-il.

BP désignée à la vindicte mondiale

Tout semblait donc reparti comme en 40 dans le meilleur des mondes anglophones possible, quand une gigantesque marée noire crachant 2 à 4 millions de brut par jour sur les côtes de la Louisiane et provenant d’une plate-forme de forage implantée à Deepwater la bien nommée, dans le golfe du Mexique, fait trembler les bases mêmes de la relation spéciale. Le président a mis quelques jours avant de prendre toute l’ampleur du désastre. Mais aujourd’hui, il se rattrape. Désormais, il arpente inlassablement les côtes de la Louisiane martyrisée par “la pire catastrophe écologique de l’histoire des Etats-Unis” qu’il a comparé, excusez du peu, au 11 septembre. Ni plus, ni moins. Son but ? Rencontrer les “vrais gens”, les victimes, et charger BP, la compagnie responsable de la plate-forme déficiente. On peut le comprendre. BP ? C’est en fait sous son ancien nom de British Petroleum, abandonné pourtant en 2002 que Barack Obama l’a désignée à la vindicte mondiale. Depuis sa privatisation, la compagnie fait les beaux jours de la City qui exige croissance rapide et dividendes pour les actionnaires, se préoccupant peu de la technique et de l’ingénierie. Avec parfois des résultats catastrophiques, comme l’explosion d’une raffinerie au Texas en 2005.

L’impact financier pour le groupe britannique est difficile à évaluer. 360 millions de dollars pour construire des îles artificielles qui seront chargées d’endiguer la marée noire. Mais le pire est à venir et il a peu à voir avec l’écosystème mondial. La chute des actions BP (moins 40%) va se répercuter sur la plupart des fonds de pensions britanniques qui en sont propriétaires pour un bon quart.

La presse british unie contre Obama

Comme un seul homme en ces temps de ferveur nationale footballistique exacerbée, la presse n’est plus qu’un cri : “Il faut sauver le soldat BP”. Que vaut la relation spéciale quand des millions de Britanniques risquent d’être touchés ? Pas grand-chose apparemment. La rhétorique américaine anti-british est particulièrement mal passée. Les retraités du Yorkshire avant les pêcheurs de Louisiane. Le Daily Express qui barre sa une d’un “Obama tue nos retraites” ou le Daily Telegraph qui critique son “chauvinisme agressif” semblent avoir déjà choisi… Jusqu’au Times qui déplore le “populisme anti-business” du président américain au moment où il doit affronter les toujours délicates mid-term elections. Après tout, l’appétit insatiable d’un pays qui consomme un quart du pétrole mondial pour une population d’un vingtième de celle de la planète n’est-il pas responsable en partie de la marée noire ?

La déception du junior partner

Au-delà d’un agacement passager, c’est toute la construction asymétrique de la “relation spéciale” qui est subitement passée au scalpel. Les langues se délient, laissant affleurer la rancœur et la déception du “junior partner”. Celui sur lequel on a toujours pu compter sans même se poser de question. Le préféré. Mais les Britanniques sentent confusément que le très pragmatique Obama n’a plus vraiment besoin d’eux et préfère traiter avec une Europe unie, sans parler de ses plans grandioses en Chine ou au Proche-Orient. Il a pressé le citron et il va jeter l’écorce. Et cela leur brise le cœur. Au point de reléguer les débuts médiocres de l’équipe nationale et les exploits de “soap Green”, l’homme le plus détesté de toute l’Angleterre, dans les pages intérieures des tabloïds.

David Cameron doit se rendre à la Maison Blanche en juillet après avoir rencontré Barack Obama quelques jours plus tôt au sommet du G8. Avec une question au bord des lèvres, celle que tout un pays se pose : “What do you want from your most trusted ally ?”. Que voulez-vous de votre allié le plus fidèle, monsieur le président ?


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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