Il paraît qu’il y a eu, avant même sa sortie en salle, une polémique autour du dernier film de Diastème, Un Français, qui raconte sur un gros quart de siècle l’itinéraire d’un skinhead ultraviolent qui finit par trouver, comme on dit, sa rédemption. Tantôt on nous explique que les milieux d’extrême droite s’enflamment sur les réseaux sociaux parce qu’on caricaturerait leurs idées, tantôt on nous explique qu’une certaine gauche renâclerait devant un portrait par trop empathique du personnage de Marco, joué par le remarquable Alban Lenoir. Des avant-premières ont été supprimées et le film rencontrerait des difficultés à être distribué. L’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un habile plan com’ n’est pas non plus à exclure d’après certains.

Il n’en demeure pas moins que ce film a le mérite d’exister. Le cinéma français est incroyablement timoré dès qu’il s’agit d’aborder certains sujets. Il suffit de comparer la rareté des films sur la guerre d’Algérie en France et l’abondance de ceux sur la guerre du Vietnam aux USA. Quant à l’extrême droite, le sujet est carrément tabou. Entre les prophéties autoréalisatrices des producteurs qui estiment que les films politiques n’intéressent pas le spectateur et le désir de mettre la poussière sous le tapis dès qu’un sujet pourrait susciter la polémique, parler des fachos, les filmer sans sombrer dans l’antifascisme de pacotille, est devenu un véritable impensé du cinéma français.

Diastème a décidé de passer outre. On ne pourra que l’en remercier. Avec des maladresses, des approximations, sans doute un trop grand désir didactique, mais il a bien fait. Son personnage principal a son âge, né au mitan des années 60, avec la première génération confrontée au chômage de masse.  Le réalisateur confie avoir eu le déclic sur cette histoire au moment de la mort de Clément Méric quand il s’est aperçu que les visages des agresseurs étaient ceux qu’il avait croisés dans sa propre adolescence. Les mêmes causes engendrant les mêmes conséquences, c’était assez logique de s’interroger sur cette permanence.

Parler de l’itinéraire d’un skinhead dans ces années qui vont du second tour de l’élection de Mitterrand en 88 aux manifs contre le mariage pour tous a été pour Diastème une manière de relire tout un pan d’histoire récente en faisant apparaitre cette violence d’extrême droite non pas comme une cause mais comme un symptôme. C’est peut-être ce qu’on reprochera le plus à Un Français à l’âge du politiquement correct triomphant : il n’est jamais dans le jugement, le message, le catéchisme. On suit Marco sans que jamais la caméra ne l’admire ni ne le plaigne. Le spectateur est traité en adulte, renvoyé constamment à sa propre évaluation de ce qu’il voit. Il n’y aura personne pour lui tenir la main dans le noir et Dieu sait qu’il fait noir dans Un Français.

Il faut aussi saluer la manière dont Diastème s’empare de la violence. Pas d’esthétisme, pas de gore non plus, à l’image de ce long plan séquence, caméra à l’épaule où l’on assiste à l’affrontement avec un redskin qui reproche à Marco une usurpation d’appellation, le mouvement skin  canal historique n’ayant jamais rien eu de commun avec l’extrême droite. Là, le corps de Marco se transforme presque sans avertissement en machine à détruire. On saluera également comment la complexité des rapports entre ces skins et le FN (jamais nommé dans le film, on voit juste les leaders apparaitre pendant des infos télévisées) est évoquée. Utilisés comme troupes de choc, lâchés quand ça tourne mal comme dans l’assassinat du jeune marocain en marge des défilés du 1er mai 1995, réintégrés pour les plus intelligents d’entre eux afin de servir de candidats motivés avant d’être de nouveau rejetés dans les ténèbres extérieures pour cause de respectabilisation du parti, ils sont victimes périodiquement de nuits des petits couteaux.

De tout cela, Marco s’en aperçoit parce qu’il change. Une crise d’angoisse s’empare de lui, un jour, dans un bus, alors qu’il fait peur sans vraiment le vouloir à une famille d’Algériens. Un pharmacien qui lui aussi ne sera jamais dans le jugement va lui soigner un peu le corps et beaucoup l’âme. On n’est pas obligé de croire à cette providence. C’est sans doute un des aspects les plus faibles du film, ce deux ex machina à la Croix verte. De la même manière,  on n’est pas obligé d’adhérer aux scènes d’un comique parfois involontaire montrant comment se mêlent à l’occasion dans des salons très bourgeois les garçons rasés en bombers et rangers à lacets blancs avec les jeunes filles NAP à l’exquise blondeur.

Mais finalement, c’est peu de chose en regard de l’intelligence du propos et surtout de son pessimisme janséniste: en s’éloignant des « boneheads » puis de toute idéologie d’extrême droite, Marco ne gagne rien sinon le mépris des anciens copains (quand ceux-ci ne sont pas camés ou en taule), un mariage raté, un boulot ennuyeux, une solitude définitive dans le HLM où ses parents sont morts.

Nimier faisait dire à un de ses personnages, dans Le Hussard Bleu, « Je préfère rester fasciste bien que ce soit baroque et fatigant ». Marco, lui, a préféré ne pas.

 

Un Français  de Diastème, en salle à partir du mercredi 10 juin.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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