Notre chroniqueuse et notre professeur ne sont pas d’accord. Elle lui explique pourquoi. Faites vos jeux.


Cher professeur,

Dans votre article du 22 juillet, vous écrivez que finalement monsieur Hugo ne fit que « des guerres d’alcôves ». Qu’il commettait « un journalisme de reporter paresseux qui omettait de se déplacer sur le terrain ». En un mot, qu’il était meilleur « communicant » que littérateur. Difficile de ne pas être d’accord avec vous.

Mais, n’allez pas dire à un Crétois que Victor Hugo est un con.

Parce que lui, ce qu’il connaît du grand Victor, c’est sa lettre du 17 février 1867. Lettre « pleine de fracas et de tintamarre » certes, mais lettre qui contribua quand même à alerter l’opinion internationale quant à la situation catastrophique de l’île et à la libérer de l’oppresseur turc.

« Pourquoi la Crète s’est-elle révoltée ?
Parce que Dieu l’avait faite le plus beau pays du monde, et les Turcs le plus misérable …

Parce qu’un maître baragouinant la barbarie dans le pays d’Eaque et de Minos est impossible …

… Il y a six semaines, les Turcs refoulés n’avaient plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des monts Psiloriti où est Ambelirsa.
En cette minute, le doigt levé de l’Europe eût sauvé Candie. Mais l’Europe n’avait pas le temps. Il y avait une noce en cet instant-là, et l’Europe regardait le bal.

… Dans Arkadi, monastère du mont Ida, fondé par Héraclius, seize mille turcs attaquent cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus les enfants. Les Turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les Grecs ont deux cent quarante fusils.

 … Enfin la dernière résistance est forcée ; le fourmillement des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu’une salle barricadée où est la soute aux poudres, et dans cette salle, près d’un autel, au centre d’un groupe d’enfants et, de mères, un homme de, quatre-vingts ans, un prêtre, l’higoumène Gabriel, en prière.

Dehors, on tue les pères et les maris mais ne pas être tués, ce sera la misère de ces femmes et de ces enfants, promis à deux harems. La porte, battue de coups de hache, va céder et tomber. Le vieillard prend sur l’autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l’explosion secoue les vaincus, l’agonie se fait triomphe, et ce couvent héroïque, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.

Tels sont les faits. Que font les gouvernements dits civilisés ? Qu’est-ce qu’ils attendent ? Ils chuchotent : Patience, nous négocions.

Vous négociez ! Pendant ce temps-là, on arrache les oliviers et les châtaigniers, on démolit les moulins à huile, on incendie les villages, on brûle les récoltes, on envoie, des populations entières mourir de faim et de froid dans la montagne, on décapite les maris, on pend les vieillards …

Patience ! dites-vous. Pendant ce temps-là les Turcs entrent au village Mourniès, où il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils en sortent, on ne voit plus qu’un monceau de cadavres, grands et petits.

Et l’opinion publique ? que fait-elle ? que dit-elle ? Rien. Elle est tournée d’un autre côté. Que voulez-vous ? Ces catastrophes ont un malheur ; elles ne sont pas à la mode. Hélas.
La politique patiente des gouvernements se résume en deux résultats : déni de justice à la Grèce, déni de pitié à l’humanité. Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l’Europe est vite dit. Dites-le. A quoi êtes-vous bons, si ce n’est à cela ?
Non. On se tait, et l’on veut que tout se taise. Défense de parler de la Crète. Tel est l’expédient. Six ou sept grandes puissances conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration ? La plus lâche de toutes. La conspiration du silence … » 

Vous direz ce que vous voudrez monsieur Brighelli, mais, même si notre homme a écrit cette lettre de chez lui, en pantoufles, tranquille au coin du feu, elle déménage. Et, cette intervention, d’une étonnante actualité, sonne quand même plus juste à nos oreilles que celle de BHL, en bottes blanches, à Lesbos !

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