Piñata de Donald Trump au Mexique, mars 2016. SIPA. AP21866039_000002

Je crois que j’ai commencé à vraiment avoir peur vers 23H, 23H30, quand j’ai compris que j’avais gagné l’Ohio. Ce n’est jamais bon signe de gagner l’Ohio. « Où va l’Ohio, où va la nation », c’est un vieux dicton de chez nous. Je n’en savais rien, en fait. C’est Stephen Bannon, mon directeur de campagne, qui me l’a annoncé. La politique, je m’en suis toujours un peu foutu à vrai dire. Ce qui m’intéresse, c’est le spectacle ; ce qui m’intéresse, c’est faire le show. J’aime que les lumières soient braquées sur moi, que la vie ressemble à un épisode de La croisière s’amuse ou de Dallas et jouer le rôle du riche. C’est plus amusant que de jouer le rôle du pauvre, du col bleu de Pennsylvanie. Il paraît qu’ils ont voté en masse pour moi. Ils sont dingues, ou quoi ? Ils croient que je vais les sauver comment ? En baissant les impôts des riches ? Parce que les riches m’attendent au tournant…  Heureusement, mes contradictions ne se voient pas. Beaucoup sont trop occupés à m’admirer parce que j’ai tapé sur ceux avec qui j’ai toujours vécu : les grands patrons, les politiques de Washington, les journalistes… J’espère qu’ils ne vont pas trop vite la ressortir, la photo où je rigole avec les Clinton à une réception. Ce serait encore plus gênant que l’enregistrement où je dis que j’attrape les filles qui me plaisent par la chatte pour aller plus vite. Je n’ai jamais attrapé de fille par la chatte pour aller plus vite. Mon fric suffit en général… Mais trainer avec les Clinton – et tous les autres –  ça en revanche…

Et dire que maintenant je suis élu…

Il n’empêche, j’ai vraiment la trouille. Vers deux heures du mat, ça a viré au cauchemar. Le Wisconsin et la Pennsylvanie, qui devaient revenir à l’autre, je les avais aussi dans la fouille.

Oui, là, je voudrais vraiment – plutôt que d’avoir à préparer mon discours de vainqueur -me retrouver dans une de ces vieilles séries où les personnages ne travaillent jamais mais passent leur vie en smoking.  Pour suggérer qu’ils sont occupés, parfois, le metteur en scène les montre derrière un bureau, à signer des bouts de papiers.  Il n’ y a rien d’écrit dessus. Comme les enfants qui font semblant. Je le sais bien, quand j’étais le personnage principal de mon émission de télé-réalité, The apprentice, quand je jouais au patron qui refusait des postes à des demandeurs d’emploi dans ma boîte, c’était moins dur que dans la vraie vie. Je n’ai jamais tellement aimé la vraie vie, je préférais les grandes tours à mon nom. Les golfs, les marinas, les casinos… bref les endroits chics et tocs  où être riche, ce n’est pas si compliqué : il faut juste savoir s’amuser.

Et dire que maintenant que je suis élu, je ne vais plus pouvoir jouer à être président des Etats-Unis, ça je saurais encore à peu près le faire, non, je vais être président des Etats-Unis, et ça ça sera vraiment plus compliqué. Surtout avec le quarteron de septuagénaires réacs, vieux chevaux de retour de la droite américaine qui m’entourent. Faut dire que pour croire en mes chances, mieux valait être ou désespéré ou très joueur. Nom de Dieu, qu’est-ce que je vais faire avec des New Gringrich ou des Rudy Guliani que même les Républicains trouvaient tout de même un peu facho…

S’ils savaient comme j’ai peur !

Moi ce que je voulais, c’était pourtant simple. C’était être battu de justesse, c’était mettre des gens dans la rue, c’était mettre le dawa dans tous les USA et aussi au Parti Républicain, peuplé de prétentieux qui m’ont encore plus méprisé que les démocrates. C’était transformer le mandat Clinton en cauchemar, lui balancer une procédure d’impeachment aux fesses, devenir le centre d’intérêt de tout le pays mais sans avoir la moindre décision à prendre.

Tiens, j’ai reçu les félicitations de Marine Le Pen. C’est drôle, je me souviens de la tête de son père le soir du premier tour des élections française de 2002. On aurait dit que le ciel lui était tombé sur la tête. Il n’avait pas prévu le coup, sans doute. Critiquer le système, c’est une chose, le prendre en main, c’en est une autre. Lui, au moins, il n’a pas été élu. Mais moi. Je sens la crise d’angoisse qui monte. Il paraît que le monde entier a la trouille et la masque plus ou moins bien.

S’ils savaient… S’ils savaient les Noirs, les Latinos, les femmes, les gays, les musulmans, tous ceux dont j’ai fait des boucs émissaires… S’ils savaient comme j’ai peur ! J’ai l’impression d’avoir allumé une putain de mèche devant une poudrière sauf que c’est à moi de l’éteindre, pas à la prétentieuse qui devait gagner. Ou de refaire ces cauchemars d’avant, quand on arrive tout nu au lycée. Sauf que là, c’est dans le bureau ovale que je vais arriver à poil, à la tête de la première puissance du monde. Il est où le réalisateur ? Quand est-ce qu’il va dire : « Coupez ! » S’il vous plaît, aidez-moi…

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche