image : Brintam (Flickr)

On va dans le mur. De l’extrême droite à l’extrême gauche, des bastions de l’orthodoxie au camp de l’« autre politique », des libéraux purs et durs aux étatistes forcenés, voilà au moins un point sur lequel tout le monde s’accorde. Sauf que personne ne sait vraiment à quoi ressemblera ce mur, et encore moins ce qu’on trouvera derrière. Vous, je ne sais pas, mais moi, quand on m’explique, même avec le talent et la lucidité de Jean-Luc Gréau, que « l’euro va éclater » ou qu’un « grand krach des marchés du crédit et des actions est redevenu possible », je comprends bien que ça ne va pas être marrant, mais mon imagination s’arrête là. Supposons, par exemple, que ces vilaines agences de notation profitent de notre sommeil et du décalage horaire pour priver la France de son « triple A » − pas celui des andouillettes qui, d’ailleurs, est quintuple, mais cette fichue note qui fait que plus on est pauvre, plus l’addition de la dette est salée −, nous réveillerons-nous dans un monde différent ?

Bien qu’on nous promette une crise encore plus violente que celle de 1929, je suppose que nous n’allons pas pousser des brouettes emplies de marks, ni même d’euros, et que nous ne serons pas sauvés par un « New Deal » planétaire ni même européen. À moins que ne se déroulent dans les coulisses des tractations dont nous ignorons tout, cette fois-ci, « l’Allemagne ne paiera pas » – sur ce point, le savoureux opéra-bouffe de Luc Rosenzweig en dit autant − et bien plus drôlement − que toutes les savantes analyses diplomatiques. Alors quoi ? Chômage ? Précarité ? Fins de mois difficiles ? Sans doute et même sans aucun doute mais là, nous sommes en terrain connu. Bien sûr, les apôtres de la mondialisation heureuse rappellent que, simultanément, des millions de Chinois, Brésiliens, Indiens et autres habitants de ces nouvelles Terres promises sont sortis de la misère au cours des deux dernières décennies, et que beaucoup trouveraient enviable la situation d’un pauvre français. Tout cela est sans doute vrai, au moins à moitié. Il leur reste à trouver des arguments pour convaincre les bons peuples que les pères doivent accepter que leurs fils mènent une existence plus difficile que la leur. Bien sûr, contrairement à ce que suggère notre titre, personne, même notre méchant Président, même les méchants banquiers, même les adeptes de la décroissance − dont Jacques de Guillebon pense qu’elle est la seule alternative à la décadence −, n’a fait de l’appauvrissement son cheval de bataille. Du reste, à en croire François Miclo – et pour ma part, je le crois – Guizot n’a jamais prononcé le fameux « Enrichissez-vous ! » devenu, dans nos imaginaires, le mot d’ordre de la droite orléaniste. En attendant, que nos gouvernants se proclament de droite ou de gauche n’y change pas grand-chose : on dirait bien que nous devons nous résigner à travailler plus et à gagner moins. En clair, à nous appauvrir.

Conformément à la sagesse talmudique, nous avons donc plus de questions que de réponses. Reste qu’on n’a pas besoin d’être diplômé en économie ou en finance pour comprendre que la crise est politique avant d’être économique et financière. Tous les citoyens de tous les pays européens le sentent : les dirigeants que nous élisons ont perdu la main. Jean-Pierre Chevènement, que nous sommes heureux d’accueillir dans ces colonnes, rappelle justement qu’ils se sont volontairement dessaisis de tous les outils qui leur permettaient d’agir sur le réel. J’ajouterai que nous sommes tous responsables : bien sûr, nous avons grogné contre Maastricht et refusé la Constitution européenne. Mais tant que le néo-libéralisme était synonyme d’écrans plats à bas prix et que la Bourse ressemblait une loterie gagnante pour tout le monde, bref que tout le monde espérait en croquer, on ne faisait pas tant de chichis sur les méfaits de « l’argent-roi » : rappelez-vous les années 1980, quand les traders étaient nos héros et les ouvriers de la sidérurgie licenciés des has-been. Où étaient les indignés d’aujourd’hui : à la FNAC ?

Quoi qu’il en soit, les commandes ne répondent plus. Ils se démènent, renflouant les banques un jour, luttant contre le feu en Grèce le lendemain, suggérant de rançonner les buveurs de Coca-Cola le surlendemain. Tout ça pour « rassurer les marchés », s’énervent Marc Cohen et Frédéric-Louis Fauchet. D’accord, ce n’est pas une ambition très exaltante. D’accord, il faut « changer le système », comme le répète Martine Aubry, sans nous expliquer toutefois comment elle compte le faire : à l’exception d’Arnaud Montebourg, les socialistes ne semblent pas plus décidés que les sarkozystes à rompre avec le dogme libre-échangiste. N’en déplaise à Georges Kaplan, qui brandit la vieille antienne « le protectionnisme, c’est la guerre », la concurrence déloyale et faussée que nous avons acceptée pour loi d’airain a certainement enrichi les classes possédantes du monde entier et laminé les classes populaires avant de s’attaquer aux classes moyennes. D’où le nouveau mantra, psalmodié, lui aussi, de la droite à la gauche : il faut, paraît-il, « faire payer les riches », ce qui, selon Jérôme Leroy, aura au moins l’avantage de leur rendre le sommeil. Admettons que ce serait moral. Personne, en tout cas, ne s’offusque que l’on stigmatise ainsi des personnes en raison de leur statut social. Si c’était la solution, on peut imaginer que même Nicolas Sarkozy – qui souhaite sans doute être réélu – s’y résoudrait. Et peut-être même Berlusconi qui, comme le relate Alberto Toscano, s’est empressé de faire disparaître de son plan d’économies les mesures touchant les couches les plus favorisées. Va donc, pour « faire payer les riches » puisqu’il paraît que nous souffrirons moins si nous savons qu’eux aussi souffrent un peu. Mais sachons que ça ne résoudra pas grand-chose : c’est que ces « salauds de riches » ne sont pas assez nombreux.

En attendant que le PS vienne sauver la France, je veux bien qu’on dise « Fuck les marchés ! », mais à condition qu’on me dise aussi, très concrètement, ce qu’on fera le lendemain quand lesdits marchés spéculeront contre la dette française. De même, on peut toujours, comme le camarade Philippe Cohen dans Marianne, ironiser sur « Sarkozy, le teckel de Merkel », mais à condition de savoir ce qu’on fera quand la crise éclatera. (On aimerait cependant que le Président se rappelle que l’Allemagne ne peut, pas plus que la France – et peut-être encore moins qu’elle – jouer les cavaliers seuls.)

Il ne s’agit pas, bien sûr, de se résigner à l’impuissance – ce qui reviendrait à renoncer à la démocratie. On ne voit pas pourquoi il serait impossible de règlementer les activités bancaires, d’interdire certaines opérations financières, de rééquilibrer le rapport de forces entre actionnaires et salariés ou de lutter contre le dumping social ou fiscal. Affaire de volonté, comme le dit Jean-Pierre Chevènement ? Certes, mais aussi affaire d’intérêts nationaux, de mentalités collectives, de démographie, d’anthropologie. « Ce que des hommes ont fait, les hommes peuvent le défaire », aime à répéter Henri Guaino. Surtout quand ces hommes sont les gouvernants des principales puissances mondiales. Le problème, c’est qu’après avoir fait tout ce qu’ils ont fait − le marché, l’Europe, la mondialisation financière −, ils ont jeté les clefs.
Eh bien, qu’ils les retrouvent ! Qu’on ne nous dise pas que les États ne peuvent rien faire contre le « pouvoir de la finance » parce que, si les États disparaissent, la « finance » n’exercera plus son pouvoir que sur un champ de ruines. Alors, on se prend à rêver d’un G 20 du volontarisme, à l’issue duquel nos gouvernants prendraient collectivement les mesures qui s’imposent et réaffirmeraient leur autorité : si nous avons choisi de périr ensemble, il est probable que nous ne sauverons qu’ensemble. J’accepterais alors qu’on me chante l’air de « l’union, c’est la force ». Sauf que cela n’arrivera pas. Nous risquons plutôt de découvrir que, non seulement il n’y a plus de pilote dans l’avion, mais qu’il n’y a plus d’avion. Attachez vos ceintures !

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici