Qu’on se figure La femme de trente ans, typologie balzacienne des plus séduisantes, égérie de la presse féminine, épanouie et désirée par tous, puissant vecteur de bien-être récupéré avec science et cynisme par les requins de la publicité, les idéologues du féminisme, les adorateurs du bio qui la hissent en emblème de la fertilité. Celle qui ressemble à la Vierge Marie autant qu’à la Princesse Diana, celle grâce à qui les Barbie ont envahi la planète. « Cherchez la femme », c’est elle et personne d’autre.

C’est Nathalie Dumont, quarante-deux ans, personnage principal du dernier roman de Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque. Elle a réussi dans la vie, c’est sûr. Matériellement tout le prouve : une carrière d’ophtalmologiste sans faute et quatre-vingt-quinze mètres carrés dans le quartier de la Bastille où elle a élevé sa fille Charlotte, partie vivre à Los Angeles. Mais Nathalie sent sur elle, à chaque seconde qui passe, s’abattre un peu plus le poids de la décrépitude. Pourquoi ? Parce qu’elle vient de se séparer de son compagnon et qu’elle ne voit donc plus comment avoir ce second enfant qu’elle désire tant. Au beau milieu de cette destinée dépressive, une comète surgit et illumine de tous ses feux l’étoile en déclin. C’est le jeune Arno Genic, artiste brillant, fort et respectueux, un homme, un vrai. Mais Arno a vingt ans, Arno est un enfant, et Nathalie veut un enfant.

Depuis La vague à l’âme et Principe de précaution, Matthieu Jung est le peintre de la vie moderne. Voici une société schizophrène dans laquelle les femmes veulent réussir professionnellement aux dépens de leur vie personnelle mais où, pourtant, être une femme, c’est plus que jamais pouvoir porter la vie.
Il est d’ailleurs effrayant d’observer tous les moyens qu’on déploie pour rester les mêmes. Vous êtes nés à la bonne époque énumère dans ses pages ceux qu’une femme tient aujourd’hui à sa disposition pour tomber enceinte. Il est question de fécondation in vitro, de mère porteuse, d’élever un enfant seule, conçu au hasard d’une rencontre. Il faut démasquer le bon géniteur, s’ébahir devant la grossesse d’Isabelle Carré filmée par Ozon, vaincre la loi naturelle qui s’appelle ménopause.

Nathalie Dumont est, jusqu’en sa mélancolie, terriblement femme. Avec son désir de grossesse, c’est la quête d’un amour durable et sincère qu’elle exprime. Et cette femme, qui en dépit des fortunes qu’elle engloutit chez son psy comportementaliste, n’a rien oublié de la joie, sait instinctivement où elle se trouve. « Le besoin primordial d’une femme, c’est d’être remplie. Au niveau de son vagin comme de son utérus […]. Malgré la civilisation, on reste des animaux, voilà ». Comme ça, c’est clair.

La grande réussite de Matthieu Jung, c’est surtout le style. Comment parler, penser, souffrir comme une femme ? Sens du détail, nom des boutiques qu’elle fréquente, euphémismes et antiphrases, frivolités adverbiales à foison pour ajuster sa pensée. Il faut écrire comme elle est, comme elle se déploie, parvenir à embrasser minauderies et contorsions cérébrales propres à la psyché féminine, forger l’identification et la compassion.

Pour ce faire, il faut sortir de soi. Un écrivain n’est pas plus un homme qu’une femme, c’est quelqu’un capable d’étreindre la condition de son personnage, fût-il un animal domestique, un camion, un continent. Il ne juge pas sa vie digne d’être partagée, mais d’être utilisée. La fin de son œuvre ce n’est pas lui-même, c’est l’œuvre. L’écrivain étreint, aussi, la condition de son temps et ses figures sacrificielles. De Madame Bovary, où Flaubert revêt robes et rêves délavés d’une souffreteuse dupée par le romantisme à Thérèse Desqueyroux de Mauriac, qui se bat avec la bourgeoisie provinciale étriquée. Matthieu Jung, qui campe une victime contemporaine des libertés chéries, s’inscrit parfaitement dans cette lignée.

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