Enfin, la littérature française nous donne des nouvelles du mal. Depuis des lustres, les romans français étaient barbouillés de nazis et de croquemitaines, de racistes et de serial killer, de pères incestueux et de Jean-Marie Le Pen, mais nous laissait sans nouvelle aucune du mal. Je veux dire du mal concret, du mal intime qui nous ravage et non du mal monstrueux des contes pour enfants. Les fracas du terrorisme ont tendance à nous le faire oublier mais il est un mal qui n’apparaît pas out of nowhere dans des grondements de tonnerre pour s’en prendre aux braves gens. On le sait depuis la Genèse, il est un mal qui se propage en susurrant des paroles douces-amères à l’oreille des vivants. Des injonctions qu’ils veulent entendre et auxquelles ils s’empressent d’obéir. Décrire les effets de cette voix qui nous ronge et nous abat, celle qui triomphe de nos triomphes, les effets de cette voix qui nous avilit, qui nous répète que l’honneur et le courage ne sont rien, que seuls comptent l’approbation du monde et l’air du temps, c’est à cette tâche titanesque que s’est attelé Matthieu Jung, dans son Triomphe de Thomas Zins (Anne Carrière, 2017) qu’il publie aujourd’hui, en 750 pages denses et toutes nécessaires, après quelques romans murayens aussi beaux que profonds.

Histoire d’un attardé sentimental

A quinze ans, Thomas Zins est en retard sur son programme. A cet âge avancé, il n’a jamais embrassé, ni a fortiori couché avec une fille, comme cela semble obligatoire par les temps qui courent. Mais, courageux comme un héros grec, le voilà qui ose enfin aborder une des plus belles filles du lycée. Et ça marche ! Le sombre avenir qui était le sien s’éclaire soudainement. Bien vite pourtant, le doute s’installe. Comment, et pourquoi surtout, être monogame ? Pourquoi elle plutôt que les autres, que toutes les autres, plutôt que l’humanité entière ? Rien, dans ces années 1980 ne va plus de soi, tout paraît possible. Pourquoi devenir ceci plutôt que cela ? Rien ne s’impose vraiment à Thomas Zins. Rien vraiment ? Si ce n’est rien, c’est que ça peut être n’importe qui. Et voilà le premier adulte venu, courtois et démoniaque pygmalion, qui ringardise en quelques phrases fielleusement allusives le bel et exigeant amour de jeunesse de Thomas Zins, cet amour triomphal qui le lestait et lui donnait le sentiment d’être un homme enfin, à quinze ans ! Comment une âme d’artiste, susurre la voix, peut-elle se vautrer dans la vulgarité impure des « étéraux » et dans la perpétuelle compagnie de bobonne ? Comment peut-elle, cette âme d’élite, s’abandonner au vil confort de l’amour d’une femme quand elle peut choisir la noble aventure de l’amitié homosexuelle ? Ce pygmalion a beau avoir du ventre et un pénis ridicule, il n’en est pas moins le portier d’un monde fascinant : celui de la littérature et de la culture que Thomas Zins convoite…

Mâle de la banalité

Matthieu Jung réussit cet étrange exploit de rendre haletant un récit apparemment banal : deux jeunes gens vivent ensemble un premier amour tumultueux. C’est que le monde qui sert d’arrière-plan à cette intrigue vieille comme le monde est un monde sourdement menacé de décomposition. Les différences les plus évidentes, qui structurent les sociétés humaines, celles des sexes et des générations, deviennent d’une fragilité inédite. La transmission entre générations se fait inexistante, ou perdure sous une forme simulée et pervertie. Que s’est-il passé ? Cet ouvrage suggère beaucoup mais n’explique rien. La « grande histoire », celle de la guerre et de la colonisation, projette son ombre écrasante sur le temps d’après. Il y eut à cette époque qui paraissait idolâtrer la jeunesse, un progressif et coupable abandon de la jeunesse, peu à peu sommée de décider pour elle-même ce qui est bon et juste, au point parfois de devenir l’objet du désir de la génération qui la précède, plutôt que de son éducation…

Transcender le sordide

On connaît les imprécations du Christ contre ceux qui scandalisent les enfants ; il y a de cette engeance dans l’Église mais il y en a aussi dans le monde. Combien de ces crimes, dans l’ambiance de liberté sexuelle des années 1970 et 80, qui alla jusqu’à rendre légitime la pédophilie, seront à jamais impunis ? Il nous faudrait laisser ces questions à ceux qu’elles intéressent, car la littérature n’a pas vocation à rendre la justice ni redresser les torts. La littérature s’est cependant souvent attardée sur le désir d’hommes vieillissants pour de beaux adolescents. Beaucoup plus rarement sur les tourments que ce désir a pu provoquer chez ceux qui en furent l’objet. Les trois quarts des victimes des pédophiles sont de jeunes garçons, mais nous entendons bien peu leur voix. Matthieu Jung décrit avec une sobre précision ce dont fut victime son héros, et qui le détruisit. Il n’accuse pourtant personne ; il transcende par la littérature tout ce que le fait divers a de sordide, pour révéler à nous autres qui ne sommes pas écrivains et qui n’avions rien vu, une des figures que prit le mal, au cours de l’époque même dans laquelle nous vivions. Nulle volonté de faire la morale chez l’auteur, mais la simple volonté de comprendre ce qui s’est passé, de mettre à distance, à la bonne distance, pour voir clairement et en face, le mal. Grâce lui soit rendu pour cela, car rien n’est plus précieux pour le pécheur que de connaître le mal qui le ronge.

Oeuvre solaire

Parfois même, et c’est un comble, sur France Culture par exemple, l’auteur est soupçonné de ce crime d’homophobie, aujourd’hui d’autant plus impardonnable qu’il n’existait pas hier encore, parce que le personnage qui scandalise le jeune Thomas Zins est homosexuel. Ce personnage, Jean-Philippe Candelier, Jean-Phi pour ses (nombreux) intimes, est criant de vérité. C’est sans doute là le vrai crime de l’auteur, avoir donné une figure plausible au mal contemporain. A défaut de pouvoir le faire, faudra-t-il que la France, dans ce domaine aussi, se conforme à l’ultra-politiquement correct, version scandinave ? Faudra-t-il cantonner les figures diaboliques dans toute une improbable théorie de nazis suédois, vraisemblablement cryogénisés en 1945 et décongelés puis balancés en masse sur le marché soixante-dix ans plus tard, par la triomphante industrie du roman policier venu du froid ? Grâce à Matthieu Jung, la réponse est non. Ceux qui connaissent les romans précédents de l’auteur s’étonneront peut-être du renouvellement que cette œuvre solaire manifeste.

Sus au principe de précaution

Il y a cependant une grande continuité entre ce roman et ceux qui l’ont précédé. Tous s’avalent trop vite, au point qu’il nous faut ensuite y revenir pour en apprécier la perfection et la subtilité de construction. Tous sont écrits dans une langue maîtrisée et à hauteur de personnage. Entre son Principe de précaution et ce roman existe une même volonté d’aller au bout des conséquences de certains principes, dont le susnommé principe de précaution. L’œuvre de Matthieu Jung nous en révèle l’essence : la suppression de l’inconnu et de l’immaîtrisable, c’est-à-dire la suppression de la vie même. Les rêves avortés de Thomas Zins et de celle qu’il aime prennent alors une forme tragiquement charnelle. Ce roman dit sur ce sujet-là des choses nouvelles et fortes, que notre époque n’a pas envie de savoir et sur lesquelles elle jette un voile pudique, peut-être parce qu’elles sont effrayantes. C’est ce voile que se propose d’arracher ce roman, qui s’explique jusqu’au bout avec l’époque, et avec ce qui en nous consent à la servitude dégradante de lui appartenir.

Matthieu Jung, Le Triomphe de Thomas Zins, Anne Carrière,2017.

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Chercheur associé à l'Institut Thomas More.Chercheur associé à l'Institut Thomas More.
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