Dans la ville-symbole du nationalisme algérien, le patriarcat arabo-musulman se porte bien. Il y est hélas acquis que l’homme a tous les droits quand la femme n’a que des devoirs.


« Le pays natal est un allié diminué. Sinon il nous entretiendrait de ses revers et de sa fatuité. » René Char

J’étais en Algérie pour quelques jours. Ce pays où je suis né, où je reviens pour visiter ma famille, m’apparaît souvent comme le plus étrange des pays que j’ai visités. Se promener dans les rues de ses villes, quand on est habitué à flâner sur les berges du Rhône ou dans les allées des Buttes-Chaumont, sur les hauteurs du quartier des Amériques, à Paris, est un choc. Les marches pacifiques du Hirak, qui se déroulent chaque vendredi, ont ébranlé un pouvoir qui se croyait à l’abri dans sa citadelle d’El Mouradia. Ces manifestations, qui ont déjà réussi à déposer un vieux président impotent, sont pour moi l’occasion d’analyser la société qui a été mienne jusqu’à ma majorité. À travers les discussions avec mes camarades du lycée Mohamed-Kérouani de Sétif, je découvre l’étendue de la frustration de la société algérienne, gangrénée par une vision sectaire de la religion.

Au café de la gare où je m’installe pour déguster une limonade ou un thé à la menthe avec Toufik, Fayçal et El Hadi, la ville de Sétif se raconte à travers leurs mots. Se présentent à moi tous les travers qui étouffent les citoyens de cette ville, parfois avec leur complicité, souvent parce qu’ils ne s’en rendent même pas compte, ces citadins qui ne sont ni mieux lotis ni moins bien pourvus que dans les autres villes de cet immense pays, le plus grand de tout le continent africain.

Alger, au lendemain du renoncement d'Abdelaziz Bouteflika à briguer un cinquième mandat, 12 mars 2019
Alger, au lendemain du renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à briguer un cinquième mandat, 12 mars 2019

Sétif est, avec Guelma et Kherrata, l’incarnation de la révolte du 8 mai 1945. C’est une ville qui a fait connaître son nom au monde entier il y a plus de soixante-dix ans parce qu’une partie de sa jeunesse s’est soulevée pour réclamer à l’oppresseur un minimum de dignité et de respect, tandis que ce peuple l’avait aidé à terrasser la bête infâme. La répression, toujours aveugle, s’est terminée par plusieurs milliers de morts.

En matière de football, c’est la ville de l’Entente sétifienne, une des deux équipes les plus titrées du pays. C’est également à Sétif que Kateb Yacine, mon idole, a vécu son adolescence et participé au soulèvement nationaliste de 1945. C’est aussi ici que Ferhat Abbas, le premier président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) a officié en tant que pharmacien avant d’être député, puis dirigeant du FLN au Caire. C’est entre les murs de cette ville que Rachid Bey, poète méconnu, a pourtant écrit les plus belles odes à l’amour et chanté Hayat. C’est à Sétif, enfin, que le roi numide Jugurtha le Berbère affronta les troupes romaines du général Caius Marius.

En ce début de juillet caniculaire, aucun souffle d’air ne balaie la capitale des Hauts Plateaux. Il faut attendre la toute fin de journée pour oser se promener dans le magnifique parc de l’émir Abdelkader, que l’on visite après être passé tout près de la célèbre fontaine d’Aïn El Fouara. Cette statue emblématique de la ville représente une femme nue assise tenant deux cruches, l’une à gauche et l’autre à droite, sous la protection d’un pilier se terminant par un arc. Il faut savoir que cette magnifique statue, née à Paris en 1898 sous les ciseaux et les gratte-fonds du sculpteur Francis de Saint-Vidal, a été outragée par deux fois par des islamistes sinistres qui lui en voulaient parce que femme, qui plus est femme sans artifice montrant ses formes.

A lire: Ain El Fouara, la statue de femme nue qui excite les «déséquilibrés» algériens

Pour quitter la cité des Cheminots et rejoindre le centre-ville, on prend l’avenue du 1er-Novembre-1954 en longeant le siège de la wilaya et la grande poste avant de s’engouffrer sous les arcades des immeubles qui servent de siège à la plupart des banques algériennes. C’est sur ces promenoirs que des centaines d’hommes de tous âges, habillés de gandouras ou de jeans, sont assis à même les trottoirs, fumant et sirotant leur café dans des tasses en carton, triturant leurs mobiles GSM tout en regardant passer les femmes.

C’est à leurs regards névrosés et à leurs commentaires minables que l’on se rend compte qu’on est dans un pays musulman. L’immense frustration s’exprime par les observations glauques et les commérages misérabilistes. Il faut ajouter le spectacle d’herméneutes du texte sacré assis sur leurs fesses, posées si possible sur un carton,

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Septembre 2019 - Causeur #71

Article extrait du Magazine Causeur

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