Réalisé par Michael Winner, le film La sentinelle des maudits (1977) s’inscrit dans la fascination américaine pur les films de possession démoniaque.


La Sentinelle des maudits s’inscrit de toute évidence dans la lignée de ces films hollywoodiens évoquant une présence démoniaque en milieu urbain. Alison Parker est un mannequin qui souhaite emménager dans un appartement qui soit à elle, même si elle a une liaison avec un avocat en vue. Elle trouve son bonheur dans un vieil immeuble au cœur de New-York où habite également un vieux prêtre aveugle qui passe ses journées à sa fenêtre du dernier étage. Peu à peu, Alison fait connaissance avec ses voisins dont le comportement est pour le moins étrange…

La grande réussite du film de Michael Winner, c’est qu’il est constamment surprenant. Généralement, face à un film fantastique, le spectateur parvient à anticiper plus ou moins les situations et s’attend peu ou prou à ce qui va se passer. Dans La Sentinelle des maudits, le mystère est permanent. Au départ, on imagine que le cinéaste va loucher du côté de Rosemary’s Baby, le film de Polanski pouvant être considéré comme le précurseur de cette mode du film « diabolique » que poursuivront L’Exorciste de Friedkin et La Malédiction de Richard Donner.

Outre les mystérieux maux de tête qui la saisissent abruptement, Alison s’avère entourée de voisins étranges comme chez Polanski : un vieillard excentrique avec son chat, deux lesbiennes plutôt démonstratives… La nuit, elle entend des bruits bizarres et est assaillie par des rêves assez torturants renvoyant à une scène traumatisante de sa jeunesse (la découverte de son père en pleine orgie, une tentative de suicide…). La mise en scène joue de manière assez habile sur la frontière floue séparant le rêve de la réalité. Mais avant d’aller plus loin, recommandons à ceux qui n’auraient pas vu le film de suspendre leur lecture à cet instant précis car je vais dévoiler quelques éléments de l’intrigue qui ne sont pas pour rien dans le plaisir pris en le découvrant.

Lorsqu’elle insiste auprès d’un agent immobilier (Ava Gardner, tout de même !) pour éclaircir le mystère entourant ces voisins, celle-ci lui rétorque et lui prouve que tous les autres appartements sont…inhabités. Le spectateur est alors un brin déconcerté : s’agit-il d’un glissement vers le fantastique « pur » (alors que Rosemary’s Baby restait ambigu jusqu’à la fin) ou va-t-on assister à une sorte de vaste machination puisqu’un meurtre a lieu et que le compagnon d’Alison ne semble pas forcément étranger à ce crime ?

Nous n’en dirons pas plus mais la réussite de Winner est de parvenir à maintenir un certain équilibre entre une inscription forte dans la réalité new-yorkaise (l’immeuble ancien où se déroule l’action est fort bien mis en valeur et participe à l’atmosphère inquiétante du long-métrage), des éléments fantastiques liés à la présence du diable, avec notamment cette « sentinelle » (cette figure du vieux prêtre aveugle qui sait, rappelant des personnages assez semblables dans L’Exorciste et La Malédiction) et même quelques visions horrifiques assez « gore ». A ce titre, le finale du film est assez impressionnant, entre Freaks de Browning (les « maudits » de l’Enfer sont incarnés par de véritables « monstres ») et L’Au-delà de Fulci et ses exactions sanguinolentes carnavalesques.

Tout n’est pas parfait dans ce film et on pourra trouver quelques points plutôt obscurs dans le scénario. D’autre part, comme souvent avec ces films mettant en scène le diable et ses manifestations, on sourira devant un côté un tantinet puritain et bigot.

C’est évidemment un crucifix qui mettra un terme aux agissements des « maudits » et dans cette légion de damnés, on trouvera comme par hasard un couple de lesbiennes particulièrement lubriques (l’une d’elle n’hésitant pas à se masturber frénétiquement devant l’héroïne). Pour Winner, outre le suicide, la luxure semble être le plus grave péché méritant châtiment. Mais venant du réalisateur d’Un justicier dans la ville (plutôt doué, là n’est pas la question), on ne s’attendait pas à un film démesurément subversif.

Reste que la mise en scène est au cordeau (on songe à Don Siegel qui avait été contacté en premier pour réaliser ce film) et que certaines visions infernales sont marquantes. Winner fut un cinéaste hanté par la question du Bien et du Mal et la perte des repères « moraux » dans une Amérique post-utopies (celles des années 60) et engluée dans le conflit vietnamien. A sa manière, La Sentinelle des maudits témoigne de ce sentiment de déréliction (on ne peut rêver milieu plus superficiel que celui de la pub où évolue Alison) et de ce sentiment qu’il ne reste désormais plus de barrières pour que s’ouvrent les portes des enfers…

La Sentinelle des maudits (1977) de Michael Winner avec Cristina Raines, Chris Sarandon, Ava Gardner, John Carradine, Jose Ferrer, Eli Wallach, Christopher Walken, Jeff Goldblum (Editions Elephant Films)

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