Plus de dix ans après avoir annoncé sa collaboration en grande pompe avec Isabelle Adjani, Pascal Obispo semble incapable de sortir l’album promis. Le costume serait-il trop grand pour lui ?


« J’suis dans un état proche de l’Ohio, j’ai le moral à zéro », chantait Isabelle Adjani en 1983. Aujourd’hui, elle pourrait remplacer Ohio par Obispo. Car après son album culte signé Gainsbourg, serti de l’inoubliable single « Pull marine », Adjani avait confié en 2007 son retour discographique en long format entre les mains d’Obispo. Je ne m’étendrai pas sur le différentiel artistique qui existe entre l’auteur de « La Javanaise » et celui de « Plus que tout au monde », mais toujours est-il que ce dernier semble incapable de sortir la « suite » attendue des « Ohio », « Beau oui comme Bowie » et autres perles de Gainsbarre, plus de dix ans après avoir annoncé sa collaboration en grande pompe avec l’actrice. Le costume était-il trop grand pour lui ?

La question se situe peut-être ailleurs. Toujours est-il que lorsqu’un film ou un disque quasi achevé ne sort pas, c’est qu’il y a anguille sous roche. Et cette anguille prend ici des allures de serpent de mer : le sujet revient sur le tapis régulièrement, à la faveur d’une actualité du chanteur ou de la star du grand écran. Quand on a la prétention de passer après l’homme à tête de chou, de faire défiler dans son studio du Cap Ferret une dizaine d’invités prestigieux de la scène nationale et internationale (Daho, Christophe, Daniel Darc, Akhenaton, Seal, Simon Le Bon de Duran Duran, David Sylvian, Peter Murphy de Bauhaus) pour enregistrer des duos avec la comédienne la plus césarisée de France, la moindre des choses est de se montrer à la hauteur des ambitions. Parce que l’impuissance, pour un artiste, c’est dur.

Obispo semble ne pas vouloir trop balancer, mais il ne manque pas de préciser à la moindre occasion qu’il n’est pas seul responsable de cette situation. Adjani étant mise hors de cause (elle aime le disque, veut qu’il sorte et renvoie la balle à son sparring-partner quand elle évoque le sujet), la personne fautive ne peut se trouver que dans les rangs de la maison de disques. Il est de notoriété publique que les leviers sont aujourd’hui tenus à l’intérieur de sphères cultureuses et autres abbatiales modernes vides d’esprit sain.

Ainsi, à l’aube des années 2010, j’ai assisté à une discussion surréaliste entre le responsable d’un label et un animateur de radio fraîchement retraité. La conversation glissa sur Carla Bruni, hébergée sur le label en question. « Son nouvel album est prêt, mais je ne sais pas comment le sortir, comment le vendre », lâche le jeune boss de la structure. Et d’ajouter : « Qui va l’acheter ? » Juste avant, il avait indiqué que le précédent opus de madame Bruni-Sarkozy avait été un vrai succès, qu’il s’était écoulé à près de 500 000 exemplaires, dont 300 000 à l’étranger. Face à un telle prospective à 6 chiffres, j’ai pensé en mon for intérieur : « Qui va l’acheter ? Hé bien, son public, les gens qui ont aimé son précédent disque pardi, et les curieux attirés par la promo qui ne manquera pas d’être massive, soit un paquet de clients tout de même au total. »

Mais les choses ne sont pas si évidentes pour les directeurs de labels du 21ème siècle, confrontés à des interrogations existentielles insensées : « Mais où est donc le nouvel artiste maison qui arrive toujours en retard ? » ,« Être ou ne pas être au brainstorming de 16h45 pour le choix de la coupe de cheveux de Chris, qui va présenter sa nouvelle identité à la presse » et bien sûr « Comment vais-je vendre l’album d’Adjani signé Obispo ? (il faudrait peut-être rajouter un duo avec Vianney pour rajeunir le cœur de cible) ».

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Le nœud gordien du blocage de B. O. – titre de l’album d’Adjani et Obispo – se trouve sans doute dans ce genre d’élucubrations ésotériques. Toujours est-il que Carla Bruni a finalement changé de maison de disques pour permettre à son album de paraître enfin.

B.O. connaît donc la même destinée que le Black Album de Prince (sorti au bout de sept ans de mystère savamment entretenu) et le légendaire Smile, disque des Beach Boys attendu pendant près de quarante ans (mis en chantier en 1967, puis finalisé et réarrangé en dernier chef par Brian Wilson, leader du groupe, en 2004). L’opus – dont les bandes des sessions originales furent publiées officiellement en 2011 – a obtenu le titre de « the most legendary unreleased album in the history of popular music ». B. O. sera-t-il le Smile français ? Réponse dans quarante ans ?

Si le brûlot de Gainsbourg « Je t’aime… moi non plus », version Bardot, est resté vingt ans dans les cartons, tout le monde en connaît la raison. Mais pour le disque d’Adjani, le flou artistique reste entier, la vase commence à tacher le fond de la piscine. Obispo a beau vouloir minimiser la déroute en affirmant que certains projets n’aboutissent pas, on parle quand même, ici, d’un album avec des stars internationales, pas d’un projet de centre de loisirs.

Ce monstre – hydre à dix têtes royales cachée à la vue du public – va finir par lui coller à la peau comme le sparadrap du Capitaine Haddock. Aux dernières nouvelles, Obispo aurait changé de maison de disques, ce qui pourrait laisser entrevoir un espoir quant à la commercialisation de l’œuvre aux relents d’étés meurtriers.

Une question se pose encore : Obispo a-t-il trop lu Platon ? Depuis le philosophe grec, on sait bien que l’idée du Beau est une réalité supérieure, reléguant le monde sensible à un brouillon. L’album d’Adjani devrait donc se calquer sur l’idéal qu’il revêt, bien réel lui – puisque Gainsbourg a eu la bonne idée de passer par là – pour correspondre au fantasme que son chantier a suscité. Seulement, un autre philosophe de tradition orale – Botul probablement – aurait prévenu : « Ne pas réaliser ses fantasmes, c’est en garder toute la puissance. » C’est ce penseur qu’Obispo aurait dû écouter, même s’il n’existe pas.

Dernier exemple en date d’un paquebot qui prend l’eau : celui de l’Amiral américain Polnareff. Mille fois annoncé et repoussé, son nouvel album a finalement envahi les bacs fin novembre, trois ans après le single grotesque « L’Homme en rouge ». Dommage que les Gilets jaunes n’aient pas pu bloquer ce pensum musical. On regrette aussi que Platon ne soit plus là pour répondre à la question qui se pose à la vue de la pochette hideuse de l’objet : « C’est quoi l’idée ? »

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