Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Photo: Prioli/Leemage

Île-de-France, terre de contraste. Partir de Paris et franchir le périphérique en direction de l’est, vers la Seine-Saint-Denis, c’est changer de planète. Même le plus distrait des voyageurs le note, la densité de population semble chuter brusquement. Impression confirmée par les chiffres de l’Insee. De 21 000 habitants au kilomètre carré à Paris, on tombe à 13 000 dans les communes limitrophes, Pantin, Montreuil ou Aubervilliers, pour chuter à 7 500 à Romainville ou Bobigny. Moins qu’à Grenoble ! Situation déroutante. Paris est plein comme un œuf, le mètre carré frôle les 7 000 € dans les quartiers présumés populaires. À moins d’un quart d’heure de voiture, Bobigny collectionne les friches et les ateliers vides, sans oublier une ahurissante casse auto façon Max et les Ferrailleurs[1. Film de Claude Sautet, sorti en 1971. La casse auto de Bobigny se trouve impasse Olivier. Elle fait aussi office de fourrière.], grande comme un terrain de foot. Idem le long du canal de l’Ourcq, idéalement relié à Paris par une piste cyclable : encore des friches, toujours des terrains vagues. De quoi loger, au bas mot, plusieurs centaines de milliers de personnes.

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Héritage de l’histoire ? En partie. La Seine-Saint-Denis a fait office pendant un siècle d’arrière-cour de la capitale, vouée à accueillir les activités encombrantes et polluantes, grands moulins, cimenteries ou ateliers de la SNCF. La désindustrialisation l’a laissée exsangue au milieu des années 1980.

La peur de la balkanysation

Toutefois, un autre facteur, généralement passé sous silence, explique aussi la situation actuelle. Pendant des décennies, des élus locaux de la ceinture rouge ont délibérément organisé la paupérisation de leur commune, dans le but de préserver les équilibres politiques en place. « À quelques exceptions près, les maires communistes ont bloqué l’évolution naturelle de la Seine-Saint-Denis », résume Francis Dubrac, président du Medef 93 Ouest. Ce patron du BTP travaille en bonne entente avec des mairies de tout bord. Du moins quand elles le veulent bien. Or, reprend-il, « la pierre de taille en façade et l’accession à la propriété, certains n’en veulent pas ». Des villes ont gelé les plans locaux d’urbanisme, refusant de reclasser des parcelles industrielles en zone d’habitation.

Leur hantise : connaître le sort fatal de Levallois-Perret, la balkanysation ! Qui se souvient que le fief des époux Balkany était communiste jusqu’en 1983 ? Le basculement à droite a totalement modifié sa sociologie. Patrick Balkany a délivré des permis de construire à la chaîne. Aujourd’hui, Levallois-Perret la bourgeoise est la commune de France qui affiche la densité de population la plus haute : 25 000 habitants/km2. Quatre fois plus que Bobigny la populaire !

Prendre acte de la désindustrialisation, accueillir de nouveaux habitants ? Intolérable, aux yeux de[access capability= »lire_inedits »] nombreux élus. « Le cas de Romainville est caricatural, martèle un ancien cadre supérieur de Sanofi-Aventis. Ceux qui parlent du déficit d’attractivité de la commune ne la connaissent pas, ou ils se moquent du monde. Romainville est parfaitement desservie, près de Paris et de Roissy. Jusqu’au début des années 2000, Sanofi avait un très grand site, là-bas. Il y avait aussi le siège de Nokia France. C’étaient les vaches à lait. La mairie a augmenté la taxe professionnelle, jusqu’à faire fuir les PME. Elle employait 30 % de personnel en plus par rapport aux communes comparables, il fallait bien les payer ! La ville a systématiquement découragé les projets d’accession à la propriété : Romainville devait rester ouvrière… Avec ce que les méchantes multinationales versaient, les élus pouvaient se passer de foyers imposables. Jusqu’au jour où Nokia est parti et Sanofi aussi, leur laissant des friches sur les bras ! »

Des hectares inutilisés à dix minutes de RER de Paris…

La municipalité a réagi, mais lentement et dans le chaos. Maire depuis 1998, Corinne Valls a quitté le PCF au début des années 2000. En 2007, sa majorité de gauche a volé en éclat, précisément sur des projets de rénovation urbaine. Il y a eu des municipales anticipées, qu’elle a gagnées. Ces dernières années, les permis de construire vont bon train. 1 655 logements autorisés en 2016, 947 en 2015. Simple rattrapage des décennies perdues : avec 25 600 résidents, Romainville était moins peuplée en 2015 que quarante ans plus tôt ! Prouesse équivoque, dans une région Île-de-France qui a gagné 2,2 millions d’habitants depuis 1975.

Un peu plus au nord, Villetaneuse, 12 400 habitants, résiste encore et toujours à l’invasion des classes moyennes. Depuis cinq ans, sa population baisse ! La gare d’Épinay-Villetaneuse est à dix minutes exactement de la Gare du Nord, où le plus décati des studios part à 120 000 €. Il n’y aurait pas de demande à Villetaneuse ? Les bobos auraient peur des cités ? En réalité, c’est plutôt l’offre qui fait défaut. En 2016, la ville, PCF depuis 1945, a accordé des permis de

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Avril 2017 - #45

Article extrait du Magazine Causeur

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