Comme nous vous l’avions signalé ici-même, l’enlèvement par les talibans afghans, fin décembre, de deux journalistes de France 3 et de leur chauffeur a marqué un tournant radical des autorités françaises face à ce genre de problèmes.
La diplomatie et les services de renseignements français ne sont plus contraints de travailler sous la pression d’une opinion publique mise en condition par les collègues, confrères et amis des otages.
On ne se gêne pas, au sommet de l’Etat pour critiquer l’imprudence des chasseurs de scoops, alors même qu’ils sont encore aux mains de leurs ravisseurs. Ainsi, dimanche 18 janvier, le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a déclaré, lors du « Grand Rendez-Vous » Europe 1/ Le Parisien-Aujourd’hui en France : « Ils font courir des risques aussi à beaucoup de nos forces armées qui, du reste, sont détournées de leurs missions principales ». Il a également souligné le « coût tout à fait considérable » de cet enlèvement. Le bras droit de Nicolas Sarkozy a également suggéré qu’il n’était pas toujours nécessaire, pour les journalistes, d’aller à la recherche du scoop à tout prix, en laissant entendre que si cette quête tournait mal, c’était la collectivité nationale et les contribuables qui en payaient la note, parfois salée.

Cette sortie n’a pas été du goût de la société des journalistes de France 3, qui a dénoncé le «cynisme effrayant » de ces déclarations visant des journalistes qui ne font  » que leur métier ». La SDJ de France 3 a reçu le soutien de Reporters sans frontières, de la députée PS Aurélie Filipetti, et de l’humoriste francintérien Stéphane Guillon. Les suspects habituels ayant ainsi formulé leur litanie sur « le droit de savoir », la « liberté de la presse menacée », et montré à nouveau d’un doigt vengeur le Sarkozy liberticide, on peut maintenant passer aux choses sérieuses.
Notons d’abord que les propos de Guéant, reprenant et amplifiant ceux de Nicolas Sarkozy critiquant  » l’imprudence » des journalistes, sont en parfaite cohérence avec la nouvelle stratégie des autorités françaises face aux preneurs d’otages. Ces derniers se voient ainsi privés du levier d’une mobilisation populaire en France pour faire grimper le prix de la rançon et les bénéfices politiques de l’opération.
Il est plus difficile de mobiliser pour des têtes brûlées que pour des gens présentés comme des chevaliers Bayard de l’info.

Sur le fond des choses, la raison d’Etat, telle qu’elle est formulée par Sarkozy et Guéant, s’oppose au droit du public à l’information la plus pointue, la plus indépendante possible de tous les pouvoirs sur tous les sujets brûlants, y compris sur les conflits armés dans le lequel notre pays est engagé. On citera les exemples célèbres des journalistes dénonçant des pratiques de tortures ou de massacres de civils dans les guerres postcoloniales françaises ou la guerre américaine au Vietnam.
C’est vrai, à la notable différence près, que ni le FLN algérien, ni le Vietcong n’avaient, à l’époque, fait de l’enlèvement et parfois de l’exécution sauvage de journalistes pris en otage une arme de guerre psychologique contre leurs ennemis.
Or, nous savons maintenant que les jihadistes, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan n’hésitent pas à utiliser, outre l’attentat suicide, ces méthodes visant à « démoraliser » l’opinion publique des pays qui leur font la guerre.

Ce n’est pas parce qu’on a « fait » la Bosnie ou l’Intifada palestinienne qu’on est à l’abri d’une opération au cours de laquelle ceux que l’on souhaite montrer au public vous transforment en bargaining chip. Dans ce contexte, les gros durs porteurs de gilet à poches multiples sont comme tout le monde. Ils doivent s’incliner devant la force brutale, et filer doux. Il semble que les envoyés spéciaux de France 3 aient été dûment prévenus par l’armée française des risques qu’ils couraient dans le secteur où ils comptaient se rendre. Ils sont passés outre, jouant à une sorte de roulette russe pour, en cas de succès, se retrouver dans le club sélect des chasseurs de scoops de première classe.

Alors, faut-il, pour décourager ce genre de comportement, jouer la transparence et porter à la connaissance du public les coûts engendrés par l’imprudence de ces journalistes ? Pourquoi pas ? Si, comme le claironnent sans cesse les professionnels de la profession qui se drapent dans leur dignité  » le public a le droit de savoir », qu’il sache alors tout sur des unités militaires détournées de leurs missions pour localiser les otages, des services spéciaux en quête d’interlocuteurs pour une éventuelle négociation, des missions de reconnaissance aériennes, des versements éventuels de rançon, des concessions militaires ou politiques faites aux ravisseurs. Tout cela n’est pas donné et devrait donner à réfléchir aux consommateurs d’infos que nous sommes tous.

Mais là n’est pas l’essentiel. Il faudrait que ceux qui prétendent parler au nom de la profession, syndicats, SDJ ou RS cessent de nous prendre pour des billes : la mondialisation, l’instantanéité de l’information ont radicalement changé la nature du journalisme de guerre. Le principal champ de bataille n’est bien souvent pas là où l’on croit, en Afghanistan, à Gaza ou ailleurs. Dans la guerre médiatique, celle qui, de plus en plus décide du sort des batailles, les journalistes sont des objets qu’un camp ou l’autre cherche à manipuler à leur profit. Certains présomptueux estiment que leur talent, leur intrépidité, la chance les feront échapper à cette fatalité. Ils devraient de toute urgence relire l’indémodable Scoop d’Evelyn Waugh, et envisager une cure de chronique jardinage dans Rustica.

Lire la suite