Hier, place de la Concorde, notre président et néanmoins candidat Nicolas Sarkozy a cité Victor Hugo lors de sa démonstration de force en plein air – une nouvelle mode lancée par Mélenchon que François Hollande reprenait le même jour à Vincennes. En fait, le candidat « sortant », comme l’appelle improprement son principal rival, a repris la profession de foi qu’Hugo avait rédigée en vue des élections complémentaires du 4 juin 1848.

On y lit notamment : « deux républiques sont possibles. L’une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l’Institut, l’École polytechnique et la Légion d’honneur, ajoutera à l’auguste devise : Liberté, Égalité, Fraternité, l’option sinistre : ou la Mort ; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques (…) L’autre sera la sainte communion de tous les Français (…) dans le principe démocratique ; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun (…) De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre. »

Le message est clair : François Hollande est un dangereux rouge qui, sitôt élu, sortira le couteau entre les dents spolier tout ce qui compte de producteurs de richesses numéraires en France. La preuve, ce sont les bonnes âmes degôche Jamel Debbouze et Patrick Bruel qui le disent ! Petite parenthèse, que le fossoyeur du non à la Constitution européenne grand architecte du traité de Lisbonne se fasse le chantre de la souveraineté populaire régalera les nostalgiques de Pierre Dac. La paille, la poutre, etc…

Mais en décontextualisant le propos d’Hugo, Sarkozy a commis une faute non moins pardonnable. Evidemment, il n‘y a guère plus de socialistes antidémocrates en France – et certainement pas dans ce parti d‘élus locaux qu’on appelle le PS ! Surtout, le candidat l’UMP a fait l’impasse sur un autre Hugo, celui de La légende des siècles. Ainsi du magnifique poème Les braves gens, récemment adapté au cinéma par Robert Guédiguian (Les neiges du Kilimanjdaro).

Cette ode au petit peuple est un hymne à la générosité des humbles, une histoire de partage digne d’une parabole christique. Espérons donc qu’un quidam anticapitaliste inspiré par les flots hugoliens psalmodie un jour en meeting :

« Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. 
Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose 
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. 
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. 
(…) 
L’homme est en mer. Depuis l’enfance matelot, 
il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille,
 Car les petits enfants ont faim. (…) Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez. 
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés, 
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. 
C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ; 
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, 
Cela nous grimpera le soir sur les genoux. 
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
 Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres 
Cette petite fille et ce petit garçon, 
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. 
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche, 
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ? 
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.
- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »

Lire la suite