Quelle qu’ait été la stratégie retenue, la réélection en 2012 d’un président-candidat condamné à recycler ses promesses non tenues de 2007 tout en étant dans une totale impuissance à expliquer pourquoi il ne les avait pas tenues, aurait relevé du miracle. La défaite de Nicolas Sarkozy n’était sans doute pas évitable, et la droite peut s’estimer heureuse que la stratégie soufflée à son prétendant par Patrick Buisson, qui l’a contrainte à réassumer une partie de ses valeurs, lui ait évité l’humiliante déculottée à laquelle elle paraissait promise depuis des mois et des mois.
Mais enfin, même si Nicolas Sarkozy était à peu près le seul à croire une victoire possible, il a bien fallu se battre jusqu’au bout, et tenter de mettre toutes les chances – c’est-à-dire toutes les voix – de son côté. Le président avait besoin des électeurs du Front National pour être réélu, il fallait bien leur donner du grain à moudre.

Mais il est permis de penser qu’il a choisi la pire façon pour le faire : en reprenant avec insistance des “éléments de langage” qui parlent à l’électeur frontiste, le candidat de l’UMP a effrayé une bonne partie de l’électorat centriste qui s’est reporté massivement sur François Hollande. Cette fuite-là n’était sans doute pas évitable ; mais le problème est qu’elle a été compensée par un gain insuffisant : car en s’en tenant, vis-à-vis des frontistes, aux éléments de langage, Nicolas Sarkozy s’est condamné à ne convaincre qu’une insuffisante partie de cet électorat stratégique, qui a appris depuis longtemps à ne pas prendre ce que lui dit la droite classique pour argent comptant.
Est-il en effet tenable et raisonnable de prétendre reconquérir un électorat qui considère que vous l’avez trahi en le berçant de bonnes paroles, tout en affirmant qu’on ne reprendra rien du programme auquel cet électorat a donné sa préférence au premier tour, et qu’on ne parlera en aucune circonstance avec les représentants du parti auquel il a donné ses voix ? Est-il tenable et raisonnable de prétendre “entendre” et respecter ce qu’ont voulu dire ces électeurs, tout en suggérant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, puisqu’ils ont donné leur voix à des gens infréquentables, qui prônent un programme impossible ?

Comment, enfin, séduire un électorat en répétant sur tous les tons qu’il s’est enfermé dans un “vote de protestation” quand ledit électorat est bien placé, lui, pour savoir qu’il a émis un vote de conviction – une adhésion à une vision de la France et de la politique dont il a le sentiment, à tort ou à raison, qu’elle n’est plus défendue ailleurs ? Patrick Buisson le dit bien, dans le Point du 10 mai : « Le vote pour Marine Le Pen n’est pas un vote de protestation, c’est un vote d’adhésion aux idées du FN. Les 6,5 millions de gens qui ont voté pour elle expriment leur attachement à un mode de vie et leur refus de la mondialisation. » Cette demande d’une France souveraine et maîtresse chez elle, protectrice, fière de son histoire et de son identité, et gouvernée par autre chose que la logique des marchés, elle est pour une large part identique à celle des électeurs de l’UMP : seule diffère la confiance que l’on place dans les uns ou en les autres pour la satisfaire.

Ce n’est pas pour rien que 64 % des électeurs de l’UMP, selon un sondage Opinionway publié entre les deux tours, sont favorables à une alliance avec le FN : c’est qu’ils savent bien, eux, qu’ils en partagent l’essentiel des objectifs et des préoccupations ; tandis que les rares cadres du parti qui osent évoquer timidement de prendre langue avec le FN, qu’ils soient ministre comme Gérard Longuet ou député comme Jean-Paul Garraud, sont immédiatement désavoués et contraints de revenir sur leurs propos. L’UMP se trouve ainsi dans la situation inédite, non seulement d’être contrainte de draguer des électeurs dont elle continue à vilipender les choix, mais aussi d’être en contradiction flagrante avec son propre électorat. Si elle veut survivre, il faudra bien qu’elle se décide à sortir de cette double ambiguïté.

*Photo : UMP

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