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Russes blancs: honneur aux vaincus !

Russes blancs: honneur aux vaincus !
Marina Vlady et Robert Hossein, tous deux descendants de Russes blancs, au festival du film de Venise, août 1959. Photo: Graziano Arici

Grands-ducs noceurs ou chauffeurs de taxis, des dizaines de milliers de Russes blancs ont choisi de s’installer en France après la révolution et la guerre civile. La Russie postsoviétique les a en partie réhabilités. Mais leur histoire reste occultée. 


Plusieurs jours par semaine, des années durant, une voiture m’a attendu en fin de matinée, à la sortie de la classe. Après le déjeuner à la maison, la même Peugeot 403 crème ramenait à son école un jeune garçon tout fier du privilège dont il bénéficiait : un taxi à son service, un taxi gratuit qui plus est. Le conducteur de la Peugeot était effectivement un chauffeur de taxi particulier : un ancien officier de la marine impériale russe. Mort à l’été 1977, à près de 90 ans, en restant au volant quasiment jusqu’à sa dernière heure, « mon » chauffeur de taxi est peut-être le dernier Russe blanc que les Parisiens ont pu croiser au volant de son véhicule, alimentant ainsi, soixante ans après 1917, une des images les plus fortes de l’émigration russe en France. À tel point que mon éditeur a tenu à illustrer la couverture de mes Russes blancs (Tallandier, 2011) avec la photographie d’un chauffeur de taxi.

Un général de cavalerie chauffeur de taxi

Pourtant, s’ils ont été plusieurs milliers à Paris et dans la région parisienne à conduire un taxi dans les années 1925-1930, les Russes blancs ont encore été plus nombreux à travailler dans les usines Renault ou chez d’autres constructeurs automobiles. Dix mille, écrit même Nina Berberova dans ses Chroniques de Billancourt, un récit très illustratif de la manière dont cette banlieue parisienne a été russifiée par les ouvriers de Renault et leurs familles.

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Entre l’usine automobile et le taxi, les intéressés ont d’ailleurs fait leur choix quand ils l’ont pu. Travailler en usine, respecter des horaires et une hiérarchie, supporter des syndicalistes communistes, autant de contraintes bien lourdes. « Je me sentais en prison, écrit Gazdanov, un des écrivains les plus intéressants de l’émigration russe, et ne comprenais sincèrement pas qu’on puisse vivre dans des conditions pareilles pendant des dizaines d’années ». Alors, au revoir l’usine et bonjour le taxi ! En 1926 est créée une Union des chauffeurs russes ; parmi ses fondateurs figurent un général de cavalerie et un avocat. L’union propose à ses adhérents une cantine et un foyer, des cours de mécanique et d’anglais, une assistance juridique. Tout n’est pas rose dans la vie de chauffeur de taxi, mais pour ces hommes qui ont quitté leur patrie afin de préserver leur liberté, il est difficile d’imaginer un univers plus favorable qu’au volant de leur voiture.

Un cocktail pour survivre

La France, qui accueille les Russes blancs au début des années 1920, ne leur est pas hostile. Bien entendu, le Parti communiste relaie les discours soviétiques et, bientôt (fin 1924), Paris reconnaît le gouvernement de la faucille et du marteau. Mais les patrons ont besoin d’une main-d’œuvre fiable, travailleuse et sourde aux slogans révolutionnaires ; ils sont même allés chercher les militaires blancs en Bulgarie, en Serbie et dans les autres pays où s’est réfugiée l’armée blanche défaite. Les Ballets russes et Mademoiselle Chanel  tout Occidental doit avoir succombé au charme slave pour savoir ce que c’est ») mettent la Russie à la mode, d’autant que tout le monde veut oublier la guerre mondiale et faire la fête. Or, c’est de notoriété publique, les Russes sont des fêtards nés, grands-ducs ou pas. Après Constantinople, envahie de cabarets et de restaurants, troublée par les décolletés et les maillots de bain, Paris succombe aux nuits russes.

De l’autre côté du miroir, la réalité est tout autre. Les Russes blancs travaillent pour survivre ; assis sur leurs valises, ils campent. Tous espèrent revenir dans une Russie libérée du joug soviétique. Alors, ils ne demandent pas la nationalité française, ils ne se marient pas avec des Français, ils résident en France et vivent dans une Russie reconstituée, au sein des familles, des associations, des paroisses.

Henri Troyat, Marina Vlady, Roger Vadim, Macha Méril…

La troisième génération de l’émigration russe blanche, la mienne, a déposé ses valises. Je suis Français, j’ai épousé une Française et je sers la République française. En même temps, j’ai toujours parlé russe à nos enfants – ils me répondent en français –, je suis le responsable laïc de ma paroisse orthodoxe, je préside le Cercle de la marine impériale russe, je suis membre de l’Union de la noblesse russe et j’écris des livres d’histoire consacrés au pays de mes ancêtres.

Cet équilibre n’a rien d’exceptionnel : la plupart de mes congénères le partagent. Quand je rends visite aux miens, dans le merveilleux cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), je réalise la chance que j’ai eue. Les quelque 10 000 Russes blancs enterrés là, à l’ombre des bouleaux, n’ont pas subi pour rien l’exil, ses privations et son déclassement. Leur héritage a beau être fiscalement non imposable, il est d’une rare richesse : Nicolas de Staël, Henri Troyat, Hélène Némirovsky, Georges Balanchine, Serge Lifar, Sacha Pitoëff, Marina Vlady, Zoé Oldenbourg, Vladimir Volkoff, Roger Vadim, Anne Golon, Robert Hossein, Macha Méril, Hélène Carrère d’Encausse…

Donner tort à Joseph Conrad

Il y a peu, la France a nommé ambassadeur à Moscou un diplomate dont le grand-père était officier dans l’armée impériale. Des Français d’origine russe avaient déjà été en poste en URSS, notamment comme conseillers commerciaux. La nomination de l’ambassadeur, vraisemblablement inenvisageable à l’époque du régime soviétique, n’a posé aucune difficulté dans la Russie contemporaine. La disparition de l’URSS a ressemblé à une divine surprise pour les descendants de l’émigration blanche. Du jour au lendemain, d’ennemis irréductibles, ils ont acquis le statut de gardiens des valeurs sacrées et éternelles de la Sainte Russie. À défaut de leur rendre propriétés et autres biens, la Russie contemporaine les associe à sa politique de soft power et leur permet de renouer les liens de la mémoire déchirés soixante-dix ans durant.

Alors, faut-il conclure que la boucle est bouclée, la parenthèse soviétique disparue dans la fameuse poubelle de l’histoire que Trotski réservait à ses adversaires ? Non, assurément non. Lénine n’a pas quitté la place Rouge, le discours russe politiquement correct pratique volontiers le thème de la réconciliation entre deux camps « ennemis mais également patriotes », et Staline, l’excellent disciple de Lénine, se trouve intégré à la longue cohorte des héros de l’histoire nationale. En exergue de son dernier livre, Deux hommes de bien, Arturo Pérez-Reverte cite Joseph Conrad : « Une vérité, une foi, une génération d’hommes passe, est oubliée, ne compte plus. Excepté pour ceux, peu nombreux, qui ont pu croire à cette vérité, professer cette foi ou aimer ces hommes ». Les Russes blancs ne demandent pas grand-chose : donner tort à Joseph Conrad, pour que nombreux soient ceux qui n’oublient pas leur vérité, leur foi et leur génération.

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Octobre 2017 - #50

Article extrait du Magazine Causeur


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