Le revers de Richard Gasquet de Jean Palliano aux éditions Anamosa déroule la carrière du Biterrois avec un toucher soyeux, variant les coups, analyses techniques, angle psychologique et puis quelques belles envolées lyriques sur ce revers à une main.


Le tennis est le parent pauvre de la littérature. Trop individuel, trop élitiste, pas assez communautaire, plus à la mode, noyé dans les arcanes du câble, ce sport en polo blanc voit rouge dans les librairies. Le ballon rond l’emporte dans les rayons sur la petite balle jaune. Il n’est pas utile d’avoir recours à la vidéo ou au jeu décisif pour déclarer le foot, grand vainqueur des ventes.

Les écrivains du circuit délaissent les courts pour les stades. Le gazon de Wimbledon est moins vert que la pelouse du Stade de France. On préfère relater une ola en tribune officielle qu’un passing-shot à Doha (tournoi qui ouvre la saison ATP). On se souvient de la parution en 2009 de Jeu, set et match, un roman de Jean-Pierre Brouillaud chez Buchet Chastel où le tennis tenait une place « Central » dans l’action.

En « une » de Tennis Magazine à 9 ans

Et puis, plus rien jusqu’à la sortie en janvier d’un essai, à la fois portrait et étude de style, d’un étrange joueur français, fascinant et incompris. Le revers de Richard Gasquet de Jean Palliano aux éditions Anamosa déroule la carrière du Biterrois avec un toucher soyeux, variant les coups, analyses techniques, angle psychologique et puis quelques belles envolées lyriques sur ce revers à une main. Quand on a été biberonné par la victoire de Noah en 1983, fasciné par la main gauche magique de Leconte et attentif aux leçons du maître Patrice Dominguez, on a forcément de la tendresse pour Richard Gasquet. Nous étions déjà de jeunes adultes et avions raccroché notre raquette Prince Boron dans une armoire à la campagne lorsqu’il apparut en « une » de Tennis Magazine à l’âge de 9 ans.

Jean Palliano revient sur ce destin d’enfant star dont on ausculte le moindre mouvement et commente l’évolution future. Il s’en est passé du chemin entre les Petits As à Tarbes, le Club de Sérignan, le quick de ses débuts, son père entraîneur, sa mère inquiète de le voir partir, les fluctuations au classement, les voyages, l’entrée dans le cercle fermé des dix meilleurs joueurs mondiaux, une embrassade d’un soir à Miami et des matchs d’anthologie contre Federer ou Murray.

Richard Gasquet, le Yoann Gourcuff du tennis

On aurait pu craindre un livre de journaliste sportif fainéant, oscillant entre la compilation de statistiques et le fait-divers, entre le réducteur et le vulgaire. Palliano a plus de talent pour nous faire aimer ce joueur atrocement doué, mutique par moments, toujours discret, jamais dupe de son jeu et de son environnement. Bien avant la parution de ce livre, nous étions nombreux à admirer ce gamin à l’accent du Sud-Ouest capable de sortir des coups aussi artistiques. Le tennis moderne, comme le rappelle Palliano, est devenu un sport professionnel de force, normalisé et contraint dans son expression esthétique par des enjeux commerciaux. Alors, ce revers à une main, anachronique, disruptif, sorte d’arabesque venue de nulle part nous plonge dans l’hébétude et le plaisir intellectuel. Ce geste héroïque, une ouverture improbable, il arme bizarrement, ses pieds ne tremblent pas, l’amplitude est comme masquée et la balle part se nicher sur la ligne à une vitesse supersonique. Gasquet suspend le temps avec ce revers, il y a l’émerveillement de voir un coup fabuleux, le french flair, cette classe qui fut longtemps notre identité et la surprise de l’adversaire.

On regarde Gasquet comme on lit du Morand

On aime le tennis pour ces instants-là qui nous font entrevoir la beauté, la fluidité, la rapidité, l’invention du jeu, toutes ces valeurs qui sont étrangères à la lourdeur de notre quotidien. On regarde Gasquet à la télé comme on lit du Paul Morand, saisi par l’agencement des mots, une virtuosité sublime. Le Français n’a pas eu la régularité d’un Nadal, Djokovic ou Federer qui ont empilé les trophées de Grand Chelem au-dessus de leur cheminée. Mais, à l’évidence, entrer dans le Top Ten est en soi un incroyable exploit dans un sport individuel aussi concurrentiel et dévastateur pour les nerfs. Le petit as à l’exceptionnel talent, presque irréel tant il surpassait les camarades de son âge, a le panache des mousquetaires, excessif dans la victoire comme dans les doutes. « J’avais cru remarquer parfois, par le passé, chez Richard Gasquet un goût, une inclination particulière pour les situations désespérées, les causes perdues qu’il pouvait être amené à vivre et à connaître dans certains matchs-clefs qu’il disputait et au cours desquels il pouvait nous montrer, s’il en avait acquis la force et la volonté ce jour-là, toute l’étendue de son courage, pour tenter de prendre l’avantage et finir par l’emporter », écrit très justement Palliano.

Le revers de Richard Gasquet, Jean Palliano, Editions Anamosa.

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