Ils sont venus. Ils sont tous là. La Belge chapeautée, le sapeur à lunettes, le professeur énervé, le corse primé, le bègue honoré, le quinqua désabusé, la divorcée en (re)construction, la bimbo cérébrale, le fils indigne, l’aristo dessalé, la camée résiliente, la journaliste psychotique, le philosophe du Prisunic, le cercle habituel des romanciers badgés « Vu à la télé ». Et puis, tous les autres, cohorte hagarde d’auteurs sans réseaux, chair à canon du système éditorial, manouvriers sur lequel repose un édifice de plus en plus fragile. La littérature s’est fait la malle comme les moteurs V12 à essence, les tweeds véritables et la charcuterie artisanale.

Un jeu de cons…

On écrit comme on bachotte. On rédige en argumentant, en syncrétisant, en palabrant. Le style PowerPoint a contaminé les manuscrits. L’émoticône est l’avenir du mot virtuel. À l’ère du préfabriqué numérique, le livre inspire autant la pitié que le désintérêt total des masses mal-pensantes. Ces salauds de pauvres sont focalisés sur leurs problèmes domestiques : fric, sécurité et identité. En dehors de leur confort personnel, ils sont insensibles à la douleur profonde des écrivains. Ils se foutent du mal-être des artistes et de ce besoin viscéral de le transposer sur la feuille blanche. Leur manque d’altruisme est désarmant. Allez donc leur demander d’acheter des livres, à vingt euros l’unité, ils vous lyncheront en place de Grève. Pourtant, dès le 15 août, la plume frémissante, la mine pénétrée et le regard lointain, les acteurs de la rentrée posent dans les magazines et les suppléments. Cette poignée d’élus qui briguent un prix, un chèque à six chiffres ou un fauteuil chez Busnel mouille le stylo, d’août à novembre.

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Car, dans ce monde-là, les territoires ne sont jamais acquis. Chaque nouveau roman est jugé comme votre première rédaction de collégien. Éternel débutant, jalousé par vos confrères, chahuté par la critique, galvanisé par votre éditeur, vous remettez votre titre en jeu. Pour le gros de la troupe, aucune inquiétude, la griserie de la parution sera éphémère, vite remplacée par les lamentations et les rancœurs. Quelques dizaines d’exemplaires au mieux pour ceux qui ont de grandes familles et le sentiment (pas si désagréable) d’avoir participé à un jeu de cons. L’occasion d’écrire à nouveau sur ses malheurs de losers et remettre un jeton dans la machine à broyer. Chaque participant à cette loterie forcément perdante retentera sa chance. C’est écrit ! Publier un livre à l’automne demeure aussi addictif que le banco, la coco ou le porno. Pour les champions du box-office, la reprise en cette fin d’été se lit sur les visages. Avec leurs costumes froissés et leurs coupes de communiants, tous regrettent de n’avoir pas choisi un vrai métier à l’adolescence. Le plombier roule en BM et le cuistot s’est offert une villa en Espagne.

…pour victimes consentantes

On est loin des résidences d’écrivains financées par le Conseil départemental et des déplacements en Corail. Pour l’heure, les gestes de ces professionnels sont malhabiles, le « pitch » besogneux, et l’élocution aussi pâteuse qu’un député nouvellement élu. Au fond, ils n’y croient pas vraiment à leur bafouille. Dans deux mois, ils seront rôdés, échaudés par quelques plateaux télé, ils réciteront une leçon fluide, parfaitement huilée, ils trouveront même des images à faire chavirer la ménagère (c’est-à-dire lui soutirer un billet de vingt). Dommage que la rentrée soit déjà presque terminée. Ces sprinters du livre disposent d’une très courte fenêtre de tir. Ils savent que, face à un garde du corps adoubé, un pont défectueux ou deux étoiles sur un maillot, leurs gribouillis n’intéresseront que les initiés obligés de se fader leurs « œuvres » par conscience professionnelle. Autofictions, bios trafiquées, essais sociétales ou fresques à caractère politique n’ont jamais fait le poids face à un fait-divers crapoteux, un mariage royal ou une piscine à l’eau de mer. La lecture se meurt malgré les incantations des différents ministres de la Culture. Ce vice impuni ne se décrète pas. Il ne s’impose pas comme le 80 à l’heure. Il n’y a que l’esprit dérangé d’un technocrate pour imaginer que les livres s’agrègent et se soustraient à la faveur des cycles économiques. La lecture est élitiste par nature. Ne blâmons pas trop ces forçats de l’Underwood, ces miraculés du Montblanc, ils sont les derniers témoins d’une société pour qui l’écrit avait encore une vertu civilisatrice. Ils ne sont pas dupes de ce cirque médiatique. Ils ne croient même pas à leur hypothétique talent. Ils écrivent comme on usine une pièce ou maroufle un mur, par habitude et nécessité.

Victimes consentantes, ils tendent la patte, font les intéressants le temps d’un salon, signent, sourient, remercient et puis s’en retournent à leurs chambres sous pentes. Les plus rusés trouveront la martingale et feront sauter la banque des libraires. Durant la canicule, certains se sont tout de même exercés devant leur miroir. Ne surtout pas avoir l’air rigolard, ni trop affecté, il s’agit d’être dans une posture entre deux eaux, dans le « en même temps ». Sérieux et à l’écoute. Pénétré et bienveillant. Communautaire et républicain. Touché intérieurement par les événements tragiques du monde et conserver ce fond d’optimisme naïf. Cette lueur d’espoir qui séduit la lectrice de Montauban ou de Besançon. L’art délicat de paraître un romancier ouvert alors qu’une seule question le taraude : vendrais-je cette année encore ? Chacun joue une partition savamment orchestrée par son éditeur, se cache derrière un masque plus ou moins factice et tente de faire illusion. L’écrivain est un travailleur comme un autre.

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