Jeune maire (LR) du 17e arrondissement de Paris, Geoffroy Boulard est devenu la figure de proue de la croisade de dératisation de la capitale. À la pointe de la modernité technologique, il propose de s’inspirer des méthodes 2.0 qui ont fait leurs preuves de l’autre côté de l’Atlantique. Entretien.


Causeur. Depuis quelques années, les articles sur la prolifération des rats à Paris fleurissent presque aussi vite que les rongeurs se reproduisent. Quelle est la racine du problème ?

Geoffroy Boulard. L’amplification du phénomène date de 2014. Nous en sommes arrivés là pour différentes raisons. D’abord, il y a globalement une baisse de vigilance qui fait que tout le monde est un peu responsable. Les services de la ville n’ont pas vu arriver le problème. Ensuite, les copropriétaires parisiens n’ont sans doute pas suffisamment dératisé leurs parties communes lorsque l’invasion était avérée. Enfin, l’incivisme grandissant de la population fait qu’il y a de plus en plus de déchets dans les rues. Ajoutons à cela que les services de nettoyage ne sont pas toujours au niveau, a fortiori lorsque les travaux réalisés dans certains quartiers ont pour effet de faire remonter les rats en surface. D’ailleurs, si les rongeurs sont de plus en plus visibles, c’est justement parce qu’ils sont en surface. Sont-ils pour autant plus nombreux ? Je ne saurais le dire. Pour être juste, rappelons que Paris est touchée par le phénomène au même titre que d’autres grandes métropoles mondiales.

Dans ce cas, Anne Hidalgo n’est pas seule responsable de ce fléau. N’est-ce pas un peu facile de lui faire porter le chapeau ?

Ce que je reproche à Anne Hidalgo, c’est de ne pas concentrer suffisamment d’efforts sur la lutte contre les rats alors qu’une ville comme New-York est en train de régler la question avec succès. Pour une ville qui prétend accueillir les Jeux olympiques et la Coupe du Monde, c’est inadmissible ! D’autant que le rat véhicule une image qui inquiète à juste titre les Parisiens : croiser ce vecteur de maladies dans la rue n’est jamais bon signe.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle vous avez lancé une application de signalement des rats aperçus dans l’arrondissement dont vous êtes maire (17e). Signalerunrat.paris, première appli de dératisation participative, relève-t-elle de l’opération de communication ?

Pas du tout. À l’origine, cette application devait servir d’outil afin de mesurer l’ampleur de l’infestation sur l’ensemble du territoire de la capitale. Fin 2017, j’ai été alerté par des habitants du 17e arrondissement qui se plaignaient de la présence massive de nuisibles à proximité d’une aire de jeu pour enfants dans le square des Batignolles. J’ai alors immédiatement fait fermer le parc pendant deux mois afin que les services de la ville le nettoient. Dans le même temps, j’ai reçu une pétition de parents qui ne voulaient plus mettre leurs enfants dans ce qu’ils appelaient la « crèche des rats ». J’ai alors compris qu’on ne pouvait plus rester sans rien faire. Nous avons donc lancé ce site mobile cet été avec la seule aide d’un stagiaire qui avait des compétences techniques. Nous avons déjà dépassé les 3000 signalements dont nous conservons systématiquement l’historique afin de mieux concentrer les moyens de la ville sur les secteurs tendus.

La dénonciation en mode « balance ton rat » est-elle une méthode d’action efficace ?

Oui et non. Tout l’intérêt de cette application réside dans le fait de présenter une cartographie à jour des zones les plus infestées. C’est par exemple grâce à cette application que j’ai découvert qu’une école de l’arrondissement n’avait pas organisé sa fête de fin d’année. La directrice avait dû renoncer à ouvrir son établissement parce que sa cour ressemblait à une piste de Formule 1 pour rats. Cet exemple est symptomatique : si je prends connaissance de la situation, c’est grâce aux retours des citoyens et non grâce aux services de la ville.

Que pouvez-vous donc faire en cas de recrudescence des rats dans votre arrondissement ?

Toutes les semaines, nous transmettons des signalements très précis aux services d’Anne Hidalgo pour qu’ils agissent. L’application « Signalerunrat » est un outil beaucoup plus précis que « Dans ma rue » (ndlr: l’application de la Ville de Paris). Plus largement, c’est la relation entre l’administration et les citoyens que j’ambitionne de changer à travers cette application. À Paris, vous n’avez aucune ligne téléphonique pour signaler un désordre dans l’espace public ni d’analyses suivies sur la situation sanitaire de votre quartier et l’action des services de la Ville. Ce qui m’intéresse dans ce site, c’est qu’il nous fait évoluer vers l’univers de l’open data qui est très développé aux Etats-Unis.

Aucune des mesures mises en place par la mairie de Paris ne trouve donc grâce à vos yeux ?

J’ai pu analyser les techniques utilisées par la Ville de très près et constater l’inefficacité des mesures adoptées jusqu’à présent. Le manque de formation des équipes municipales est flagrant, surtout en comparaison avec ce qui se fait à New-York. Surtout, nos techniques d’éradication tendent à devenir obsolètes. On s’obstine à utiliser des anticoagulants alors que les fameuses « boites noires » visibles dans tous les parcs parisiens n’attirent presque jamais les rats car le produit utilisé n’est pas assez fort. Même chose pour les dispositifs chimiques inutiles à 1 000 euros pièce mis en place par la ville. En attendant que la maire de Paris prenne enfin les décisions qui s’imposent, j’ai lancé une « brigade citoyenne » composée de quatre habitants totalement bénévoles. Majoritairement chasseurs, ils apportent avec l’habilitation de la préfecture leurs compétences et leur expérience aux équipes de la Ville qu’ils aident notamment à installer des pièges. Lors de la dernière réunion du Conseil de Paris, fort du soutien de mes collègues maires d’arrondissement, j’ai fait part à Anne Hidalgo de mes propositions en ce qui concerne la dératisation de Paris.

Vos idées en la matière vous ont sans doute été inspirées par votre récent voyage de deux jours à New-York. Quelles solutions de dératisation proposez-vous d’importer des Etats-Unis ?

À New-York, un service anti-rats existe depuis vingt ans. Après une longue période de tâtonnement, les Américains ont fini par trouver des méthodes extrêmement efficaces. La première d’entre elles est la technique dite du glace carbonique (dry ice). Introduit dans les terriers, celui-ci dégage une fumée CO2 qui tue les rats directement sous terre. Cette technique est totalement inoffensive pour l’homme et pour l’environnement. Jusqu’ici expérimentée à Paris, elle gagnerait à être généralisée. Il y a deux ans, cette méthode a d’abord été expérimentée dans un but pédagogique à Chinatown, lieu de prolifération particulièrement saturé du fait de la tendance qu’a la communauté chinoise à nourrir les rats. J’ai également constaté l’efficacité d’autres produits, notamment de divers anticoagulants tous beaucoup plus puissants que ceux utilisés par la mairie de Paris. Enfin, j’ai découvert des dispositifs encore plus ingénieux tels que la pose de mailles de fer sur la terre dans les jardins et les fondations pour éviter la formation des terriers et la ratisation. Après une rapide recherche, je peux vous assurer qu’il existe en France l’équivalent des produits utilisés aux Etats-Unis. Ils sont tout à fait labellisés puisque ils permettent déjà de lutter contre les taupes. Le rat n’étant pas une espèce protégée, on peut les utiliser sans difficulté.

Certes, mais lutter efficacement contre les rats suppose également une organisation logistique efficace. Que proposez-vous en la matière ?

J’ai proposé à Anne Hidalgo que la Ville se dote rapidement d’une division spéciale active et compétente sur tout le territoire parisien. L’idée serait de faire comme aux États-Unis où il existe un corps d’inspecteurs de salubrité de 80 personnes. À New-York, celui-ci qualifie, cartographie et évalue le niveau de l’invasion à partir des signalements des habitants. Qui plus est, il faudrait que la ville mette à disposition une ligne unique de dératisation à destination des Parisiens comme à New-York. Actuellement, c’est mon cabinet qui prend directement les appels ! Il faudrait aussi développer l’open data pour que les Parisiens puissent suivre dans le temps les opérations de dératisation: à New-York, on peut connaitre l’état sanitaire immeuble par immeuble. Toutes ces méthodes scientifiques et professionnelles sont largement à notre portée. Mais avant toute chose, doublons le budget alloué à la lutte contre les rats afin d’atteindre les trois millions d’euros. Il y a urgence !

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