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Qu’est-il permis d’interdire ?

Jesus par Gotlib

« C’est dur de vivrensemble avec des cons ». Cette amusante formule figurait sur la pancarte confectionnée par Cyril Bennasar lorsque nous nous sommes rendus en bande à la manifestation de soutien à Charlie Hebdo, quelques jours après qu’un incendie eût dévasté le siège du journal, coupable d’avoir déconné avec la charia. Et ces jours-ci, entre les musulmans excités qui ont applaudi à l’attentat − personne, à ce jour, ne sachant qui l’a commis −, les cathos exaltés qui bombardent d’œufs pourris la scène sur laquelle est jouée une pièce qui leur déplaît, les européistes fanatiques qui voient revenir les heures les plus sombres de ce que vous savez parce qu’on ose critiquer la dame de fer allemande et les écolos qui crient au crime contre l’humanité parce qu’un écrivain ose plaisanter sur l’accent de la peste verte (et toc !), les cons, ce n’est pas ce qui manque. Comme disait l’autre, ils volent en escadrille. Et ils se tirent la bourre pour savoir lequel gagnera le pompon de la victime de la plus monstrueuse phobie.

L’ennui, c’est que ces cons, ce sont nos cons. Autrement dit, on n’a pas le choix, c’est avec eux qu’il faut « vivrensemble ». Reste à trouver le mode d’emploi. Cela serait relativement aisé si tout ce petit monde voulait bien admettre qu’en France, on peut être choqué en ouvrant un journal, excédé en allumant sa télé, horrifié en écoutant sa radio, mais que chacun peut également choquer, horrifier et excéder ses contemporains sans crainte de subir les foudres de la Sainte Inquisition. C’est ça la France, un pays où le droit au blasphème est sacré. Ou devrait l’être.[access capability=”lire_inedits”]
Dans l’entretien qu’il a accordé à François Miclo, le professeur Francis Rapp estime que « la nouvelle Inquisition est partout, diffuse et médiatique, intégrée dans les schémas de pensée des uns et des autres comme dans les mentalités ». Toutefois, alors qu’un citoyen australien qui accomplissait le pèlerinage à La Mecque vient d’être accusé de blasphème et condamné pour cela à 500 coups de fouet qui lui seront sans doute fatals, on ne suivra pas l’éminent professeur quand il affirme que « cette nouvelle Inquisition a un pouvoir que l’Inquisition médiévale elle-même n’a jamais eu. » Aussi détestable et pesante soit la nouvelle, elle me semble tout de même plus vivable que l’ancienne. Pour l’instant. Parce qu’au train où vont les choses, on finira peut-être par la regretter pour de bon, la Sainte Inquisition.

« On ne peut plus rien dire ». À ce constat, ressassé sur le mode agacé ou désabusé par la France qui refait le monde dans les bistrots et s’empaille devant la machine à café, il faut ajouter qu’on n’a même plus le droit de rigoler. Alors que toute blague lourdingue, pour peu qu’elle ait été racontée à portée d’oreilles ou de téléphones fureteurs, peut devenir une pièce de l’accusation, on finira par se cacher pour se gondoler, tels les marranes qui célébraient le shabbat dans la protection de l’intimité. Quand on y pense, c’est assez normal : dès qu’on ouvre la bouche, on court le risque d’émettre un jugement qui pourra blesser, énerver voire rendre complètement dingue un de ses contemporains ou, plus vraisemblablement, un groupe constitué en minorité vexée, laquelle pourra à ce titre déployer une hargne légitime à l’encontre du « délinquant par la parole » . Et il faut être honnête, une blague qui ne se moque de personne, c’est moins marrant. Si vous vous êtes tordu de rire en lisant la chronique du Point dans laquelle Patrick Besson imite par écrit l’accent norvégien − en fait germanique − de l’impayable Efa Choly, vous devriez vous inquiéter. Vous êtes sur une pente glissante, peut-être avez-vous dérapé, à moins que vous n’ayez franchi la ligne jaune. Il est remarquable que l’on recoure systématiquement à la métaphore routière pour qualifier le « crime de parole » − rappelez-vous cependant qu’en la matière, on perd tous ses points d’un coup. De même qu’il existe une Ligue contre la violence routière, les innombrables associations dont l’unique objet est de tenir à jour le fichier national des racistes, xénophobes, islamophobes, homophobes et autres germanophobes pourraient se rassembler dans une puissante et vertueuse « Ligue contre la violence verbale » – heureusement, chacune ayant ses victimes de prédilection, cette unification n’est pas pour demain.

À ma connaissance, aucune association n’a encore brandi l’étendard de la lutte contre l’incohérence. Elle aurait pourtant de quoi s’occuper quand la même société peut en même temps regarder de travers ceux qui s’écartent du droit chemin et célébrer ceux qui sortent des sentiers battus, dénoncer l’irrespect et approuver l’irrévérence, s’inquiéter de la « libération de la parole » et se pâmer d’aise dès qu’un artiste rebelle se targue de « casser les codes » − et qui, en général, parvient effectivement à nous les casser. En clair, il y a tabou et tabou, celui qu’on adore briser et celui qu’on redoute de voir vaciller.

D’accord, tout cela n’est pas nouveau, y compris dans ces colonnes où le sujet a déjà été abondamment traité. L’ennui, c’est que la réalité elle-même ressemble à un disque rayé − ce qui n’est guère étonnant dès lors que « l’esprit de gramophone » qui ulcérait Orwell est devenu celui du temps. Alors que la liste des interdits s’allonge en même temps que grandit le nombre des groupes ou personnes habilités à sanctionner les manquements, on est bien obligé de se demander si la liberté d’expression est protégée, menacée ou si elle a déjà été abolie.

Commençons par balayer le mot d’ordre absurde de la « liberté totale » brandi par nombre de mes amis. Trouveraient-ils acceptable que je puisse, dans un éditorial, appeler à tuer tous les coiffeurs ? Toute société se définit par les valeurs qu’elle tient pour inviolables, autrement dit par une forme de sacré. Ainsi le prix que nous accordons à la vie humaine se traduit-il par la prohibition de l’appel au meurtre.
Ne nous gargarisons pas de proclamations gratifiantes. Un monde dans lequel on pourrait tout dire serait irrespirable. En définissant la « libre communication des pensées et des opinions » comme l’un des droits « les plus précieux » de l’homme, la Déclaration des droits de l’homme de 1789 lui confère une dignité particulière. Elle n’en prévoit pas moins que tout citoyen peut-être appelé à « répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Encore faudrait-il, bien sûr, ne pas abuser de l’abus. Parce que ces jours-ci, la roue de l’interdit tourne si vite qu’on ne sait plus où donner de la loi.

Les limites, bien sûr, évoluent − il arrive que nous apprenions de l’Histoire. Hitler n’a pas seulement « déshonoré l’antisémitisme », il l’a rendu illégal − de même que le racisme et toute idéologie dénigrant un homme en raison de ses croyances, opinions ou appartenance, c’est-à-dire de tout ce qui fait son identité. Or, si l’identité a mauvaise odeur quand elle est nationale et française, le propre de notre époque est que chacun croit devoir protéger contre les outrages, manquements et moqueries chaque parcelle de son identité particulière, surtout si celle-ci peut se prévaloir de son statut minoritaire.

« Touche pas à mon Dieu. » Puisqu’il s’agit de définir ce qui est si sacré qu’il faille interdire à son sujet tout questionnement − ne parlons même pas de blague −, on ne s’étonnera pas que des croyants soient toujours aux avant-postes du combat pour faire taire ceux qui ne croient pas comme eux. Vieille affaire : depuis que Dieu existe, on ne rigole pas tous les jours avec lui. Si on a inventé le blasphème, c’est quand même pour punir le blasphémateur.
Seulement, comme le note François Miclo, le blasphémateur d’hier ne tournait pas autour du pot. Il ne se contentait pas non plus de jouer à pipi-caca avec les objets de culte. C’est pour défier Dieu qu’il crachait à la face des hommes. Et pour défier Dieu, je ne sais pas s’il faut le haïr ou l’aimer, mais il faut un peu croire en lui. Ni le caricaturiste de Charlie Hebdo, ni l’auteur de Golgota picnic ne sont des blasphémateurs, d’ailleurs, ils n’en demandent pas tant. Ils ne s’en prennent pas à Dieu, ils ne veulent rien avoir à faire avec lui. Ce qui les intéresse, c’est d’agacer les dents des croyants, et après tout ça ne peut pas faire de mal à ces derniers. J’écoute bien France Inter tous les matins, moi.

Alors, il est vrai que depuis que Dieu est mort (ne vous énervez pas, je veux juste dire qu’il a cessé de s’occuper en direct de nos petites affaires), le blasphème a moins de gueule. En investissant toutes les sphères de l’activité humaine, il a gagné en territoire, mais perdu en charge, subissant, comme toute chose humaine, la dure loi de l’entropie. Il passe à la télé, procurant à chacun des frissons de plaisir ou de rage. En fait de subversion de l’ordre établi, il se contente souvent de faire hoqueter le bourgeois. L’ami Leroy assure que la littérature est en soi un blasphème contre son époque. Concernant les nôtres (l’époque et la littérature), on me permettra d’être sceptique.

On peut aimer la liberté sans se pâmer devant tout ce qu’elle permet. Or, la transgression est un alcool fort. Résister à ses séductions n’est pas facile, surtout quand les affirmations les plus comiques ou les plus dingues sont proférées avec une impayable gravité. Pour échapper à l’étouffoir, tout esprit libre peut être tenté de piétiner sans discernement tout ce que révèrent ses contemporains. Mais voilà, on ne bataille pas contre la bien-pensance en abdiquant sa faculté de penser. Bref, ce n’est pas parce qu’il y a des cons en face qu’on est un génie.

Les subversifs subventionnés adoreraient qu’un procureur pointe sur eux un doigt accusateur. Mais le Pinard ne fait pas le Baudelaire. Alors qu’il s’apprêtait à accueillir à Paris le spectacle qui avait enflammé Toulouse, ou tout au moins quelques centaines ou milliers de Toulousaines et de Toulousains, Jean-Michel Ribes frétillait à l’idée de pouvoir bientôt s’inscrire dans les pas de Galilée et de Voltaire. « Vous allez voir, ce sera énorme », disait-il, en cachant mal sa joie quand on lui demandait s’il redoutait les manifestations. Si les groupuscules cathos-susceptibles avaient de l’humour, ils lui auraient infligé le pire châtiment qui puisse se trouver : le silence.

Sauf à insulter la logique, on ne peut pas affirmer que rien n’est sacré et continuer à croire au sacrilège comme d’autres au miracle. Face aux idoles de pacotille dont se contente notre époque, pas besoin de dégainer les grands mots, ni de sortir la métaphysique des grands jours. Il suffit de déconner. Certains ont du talent, d’autres pas ; certains sont drôles, d’autres non. Peu importe. Déconner est un droit pour tous. Comme le mauvais goût. Comme l’humour pas drôle. Et qu’on ne nous dise pas que c’est un droit mais que quand même… Ici, il n’y a pas de « mais ». Il nous faut défendre la liberté des imbéciles et des salauds, des provocateurs de bac à sable et des ricaneurs de seconde zone, tout simplement parce que c’est la nôtre.[/access]

 

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Décembre 2011 . N°42

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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